Apprendre à aimer : l'ampleur cachée des thérapies de conversion.

Existantes depuis plus d’un siècle, les thérapies de conversion aussi appelées pratiques de reconversion de l’orientation sexuelle, sont aujourd’hui au cœur du débat. En effet, en juin 2020, la députée de la République en Marche Laurence Vanceunebrock-Mialon a émis une proposition de loi visant à interdire ces pratiques qui profitaient d’une absence de contrôle et de sanction. C’est donc un pas en avant pour la communauté LGBT+ dont les nombreuses victimes restaient sans aucun recours.



Tout d’abord, il est important de revenir sur la notion de « thérapie de conversion », car ce projet de loi ne cherche en aucun cas à condamner l’apport de soutien aux jeunes LGBT+ qui, pour la plupart, traverse de fortes périodes de crise. Toutefois, il est nécessaire de mettre fin aux pratiques allant au-delà du désir d’aider en essayant de changer la personne.


Une pratique originaire des Etats-Unis

D’un point de vue historique, le terme de « thérapie de conversion » est apparu aux Etats-Unis dans les années 1950 comme réponse à la qualification de l’homosexualité, considérée comme une maladie mentale nécessitant un traitement. Cette terminologie médicale perdurera dans les classifications psychiatriques jusqu’en 1973, où le terme de « pathologie homosexuelle » sera remplacé par « désordre » puis « perturbation » de l’orientation, pour des raisons politiques. Profitant de cette période, le corps médical, dans des hôpitaux dédiés comme celui de St. Elizabeth aux abords de Washington DC., s’adonne à des conversions usant d’électrochocs, de camisoles de force et dans les cas les plus extrêmes à la lobotomie. Cependant la plupart de ces institutions durent arrêter leur pratique avec la disparition totale du terme des classifications psychiatriques en 1984 à la suite d’un référendum. C’est alors que la religion s’empare de ces thérapies et les exporte jusqu’en Europe et en France.


« Toute association religieuse peut pratiquer des thérapies de conversion, et cela, de façon payante ou non » [1]. Ainsi, deux grandes associations religieuses ont pu surfer sur la vague de tension entre la droite chrétienne et la révolution sexuelle des années 60. On retrouve ainsi deux grandes associations étasuniennes : Exodius International et Desert Stream Living Water qui s’implanteront en France sous les noms de Courage et Torrent de vie. Ces organisations s’éloignent alors des pratiques médicales, comme la lobotomie et les électrochocs, pour les remplacer par des entretiens en groupe ou en tête-à-tête, pour dans un premier temps évaluer les jeunes et ensuite les « instruire » afin de combattre le démon de l’homosexualité.


Mais comment se sont développées de telles pratiques dans notre pays, qui prône les libertés individuelles de chacun ? La première raison pour laquelle ces thérapies ont pu se développer dans l’ombre de notre société, c’est la honte ressentie par la communauté LGBT+. En effet, dans la majorité des cas, les victimes de ce genre de thérapie sont des jeunes issus de familles très religieuses, dont la peur de la différence renvoie à la recherche de solutions parfois extrêmes. Et c’est ainsi sous la pression de leurs pairs que sont embrigadés des centaines de jeunes chaque année. De plus, ces thérapies ayant débuté durant une période pendant laquelle le numérique et les réseaux sociaux étaient en cours de développement, ces jeunes avaient très peu de moyen pour communiquer leur souffrance et connaître leur possible échappatoire. Aujourd’hui, si grâce aux réseaux sociaux notamment, la parole se libère, le sujet reste encore très peu visible et quasi-absent du champ médiatique ; les personnes concernées étant souvent très jeunes et ainsi plus propices à ne pas oser prendre la parole, par honte de ce qu’ils sont.


La seconde raison de cette implantation réside dans le rapport ambigu de la religion avec l’homosexualité (comme en témoigne la situation des homosexuels, parfois condamnés à mort, dans certaines sociétés régies par la religion). En France, la Bible est la première arme des dirigeants de ces associations et plus précisément l’utilisation de l’extrait des versets Verset 6 – 9 jusqu’à 11 : « Ni les débauchés, ni les idolâtres, ni les adultères, ni les efféminés, ni les pédérastes […] n’hériteront du royaume de Dieu ». Ainsi, le ton est mis sur la perversion de la personne par une homosexualité dite d’accoutumance due à la pornographie, aux activistes gays qui orientent leur vie par rapport au sexe, se partagent avec de nombreux partenaires. La proposition de thérapie répond donc au besoin de rédemption de ces âmes qui se sont éloignées du droit chemin de la religion.

L’ampleur de ces thérapies de conversion est difficilement évaluable sachant que les victimes ne peuvent pas déposer de plaintes contre ces pratiques encore légales. Toutefois, en regroupant le nombre de témoignages des victimes, on peut dénombrer environ 700 000 homosexuels entre 18-60 ans qui ont participé à ces thérapies durant les quarante dernières années [2]. Le caractère lucratif de ces thérapies est aussi un des moteurs majeurs à leur survie au sein de la société, malgré les traumatismes que les participants ont pu relater et les signalements comme ceux de Serge Blisko entre 2012 et 2018, classés sans suite.


Le chemin est encore long

De ce fait, si la déclassification de l’homosexualité comme pathologie a permis de grandes avancées, celles-ci ont surtout eu lieu aux Etats-Unis. En Europe, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ne retire cette dernière de sa classification internationale des maladies mentales qu’en 1990. Aujourd’hui, Malte, le Brésil, la Chine ainsi que certaines provinces canadiennes et Etats américains interdisent ce genre de pratiques. La France, quant à elle, semble en retard dans l'adoption de ces mesures.


La proposition de loi permettrait de mettre en place des sanctions à hauteur de 2 ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende, mais surtout une « infraction spécifique pour prohiber ces pratiques et prévoit des facteurs aggravants pour prendre en compte la situation des mineurs, public particulièrement victime de ces "thérapies" ». Ceci permettrait de pouvoir mettre en lumière l’ampleur des thérapies de conversion et permettre aux victimes de pouvoir enfin obtenir des voies de recours face à ce qu’ils ont subi.


Cependant, si le projet de loi est aujourd’hui une lueur d’espoir pour les militants, il n’en demeure pas moins que les actions sont trop peu nombreuses et souvent non prises en compte pour des raisons économiques et politiques. Heureusement, on commence à voir émerger d’autres prises de position au sein du gouvernement en faveur de la communauté LGBT+. C’est le cas du "Plan national d’actions pour l’égalité des droits, contre la haine et les discriminations anti-LGBT+ 2020-2023" présenté en octobre 2020, doté de 42 actions concrètes visant à améliorer leurs conditions [3].


Malgré une amélioration notable, l'association Le Refuge qui accueille aujourd’hui les personnes LGBT+ rejetées par leurs familles, continue de recevoir une dizaine d’appels par mois de victimes de ces thérapies relatant l’horreur qu’ils subissent dans l’ombre de la société.


Article rédigé par Elodie le Pechon.

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