CNEWS et l'hymne des Bleus, ou la recette pour une bonne polémique.

Le rappeur Youssoupha avait été désigné pour représenter l’équipe de France à travers sa chanson Ecris mon nom en bleu, crie mon nom en bleu. Celle-ci avait fait couler beaucoup d’encre au vue des paroles employées dans ses anciens textes.


Photo officielle de l'émission "L'heure des pros 2"

Sur CNEWS, dans l’émission quotidienne « L’heure des pros 2 », animée par Pascal Praud, il a été possible de voir l’expression même d’une habitude journalistique trop souvent utilisée (pas seulement sur CNEWS), qui fait défaut au devoir même du journaliste : relater la vérité telle qu’elle est.


Les faits.

Dans l’émission du 24 mai au soir, certaines paroles des anciennes chansons de Youssoupha étaient diffusées sur le plateau. Parmi elles, les journalistes se sont en particulier attardés sur l’une d’entre elles, issue de son titre Polaroid expérience, où il déclare « Je suis l’ennemi de la République » [1]. Autant dire que cette phrase, déclarée de cette manière, a de quoi interpeller, mais surtout, a de quoi donner du grain à moudre à tous ceux qui ne souhaitent pas voir un rappeur représenter notre nation lors d’une représentation internationale.


Cependant, l’équipe de CNEWS a volontairement omis de faire passer la suite de la phrase, qui est « Je suis l’ennemi de la République de François Fillon ». Même avec cette fin de phrase, le fond peut être critiqué. Car la République est république justement parce qu’elle accorde une place à ceux qui ne soutiennent pas les représentants qui sont en place. Le mot « ennemi » peut donc sembler fort. Cependant, la phrase prend tout de même une toute autre tournure. L’utilisation de celle-ci parait donc flagrante, dans le sens où laisser la fin de la phrase n’aurait coûté que la moitié d’une seconde dans le programme de l’émission.


Cette fin de phrase a, dans ce contexte, toute son importance, puisque son texte se positionne certes à l’opposé de la classe politique traditionnelle (dans cette chanson, l’artiste invective également Marion Maréchal Le Pen, Emmanuel Macron, Manuel Valls…), mais cela ne fait pas pour autant de lui un anti-républicain radical ; car être l’ennemi de la République de François Fillon, n’a pas du tout le même sens qu’être l’ennemi de la République tout court. La première formulation rejette le modèle de société incarné par un homme politique en particulier, tandis que la seconde rejette le modèle politique français dans sa globalité.


Les journalistes et l’utilisation arbitraire de la réalité.

Le réel problème de fond demeure dans la sélection de l’équipe de CNEWS. Les réalisateurs ont volontairement sélectionné un petit extrait, sorti de son contexte, pour faire dire à Youssoupha ce qu’il n’a pas dit.

Certes, le rappeur a déjà tenu des paroles pouvant heurter la sensibilité de beaucoup, notamment de militants féministes, par exemple lorsqu’il dit dans son titre Eternel recommencement « j’mélange mes fantasmes et mes peines, comme dans ce rêve où ma semence de nègre vient foutre en cloque cette chienne de Marine Le Pen », exemple pris par le représentant du Rassemblement National Jordan Bardella sur le plateau de FranceInfo il y a quelques temps [2]. En soit, il est logique que de telles paroles offusquent des gens, et objectivement, il est même illogique que celles-ci soient critiquées seulement par des représentants du même parti politique que Marine Le Pen. Car même si nous sommes en total désaccord avec les projets qu’elle porte, il n’est pas possible de tolérer une quelconque déshumanisation de la sorte (dont Youssoupha est loin d’être le seul auteur) .


Tout cela pour dire qu’au lieu de s’attarder sur un propos qui est totalement faussé par son utilisation sélective, l’équipe de « l’heure des pros 2 » disposait d’autres angles d’attaques pour défendre le fait que la France ne devait pas être représentée par le rappeur Youssoupha. En réalité, ce type de technique journalistique révèle bien la qualité du débat que l’on peut retrouver tous les soirs lors de l'émission de Pascal Praud sur CNEWS. D’ailleurs, pouvons-nous encore appeler ça un débat lorsque tout le monde partage les mêmes idées ?


Ici réside un autre problème, propre à beaucoup de médias contemporains, qui est que lorsqu’un média est trop prononcé politiquement (qu’il soit de gauche ou de droite), il devient un partisan et idéologise les informations qu’il est censé relater objectivement. Cela donne également naissance à l’une des tares qui plane sur le journalisme (a-t-elle toujours plané ?) : le manque de nuance, comme moyen au service de la polémique. Celui-ci va également de pair avec la recherche du buzz.

La démarche utilisée par Pascal Praud, c’est-à-dire de sélectionner un bout de phrase sortie de son contexte, facilite le lien des propos tenus par les journalistes sur le plateau, c’est-à-dire la volonté de présenter Youssoupha comme un artiste incapable de représenter la France.


Cette démarche facilite énormément son émission et cela témoigne une nouvelle fois de sa qualité, car il est bien plus difficile de faire du bon journalisme plutôt que du mauvais. Nuancer ses propos, proposer des éléments de réflexion de qualité, demandent malheureusement plus de travail que des idées toutes faites, plus pratiques lorsqu’on anime des « débats » tous les jours.

Finalement, cette séquence qui fait du mal au journalisme confirme bien les propos d’un autre rappeur qui a fait la polémique, à savoir Orelsan, lorsque dans sa chanson Suicide social, il dit aurevoir à « tous ces journalistes qui font dire tout ce qu’ils veulent aux images ».



La place du rappeur dans la société.

En réalité, les attaques injustifiées que subissent régulièrement certains rappeurs traduisent un malaise et un refus de voir les goûts changer ainsi que certaines évolutions dans la société.

Alors que cela plaise ou non aux chroniqueurs de CNEWS, les rappeurs doivent être considérés comme des artistes qui ont leur place dans la société. Et les polémiques que ces derniers provoquent à travers leurs paroles, peintures ou écrits, ne les ont jamais empêchés de recevoir des distinctions officielles ou de représenter leur pays à travers des représentations internationales.

Comment aurait réagi Pascal Praud si un artiste comme Renaud avait représenté la France, alors qu’il scandait dans sa chanson Où c’est que j’ai mis mon flingue :


« La Marseillaise, même en reggae Ca m’a toujours fait dégueuler


Les marches militaires, ça m’déglingue Et votre République, moi, j’la tringle »


Ce type de paroles n’a pas empêché Renaud d’obtenir en 2013 le titre de Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres ou encore celui de Chevalier de l’ordre de la Pléiade en 2015. De plus, cet artiste fait aujourd’hui partie intégrante du patrimoine français, bien qu’il ait toujours porté un discours très contestataire (cf. sa chanson Hexagone). Et c’est cela qui fait de la France un pays libre ; car une société qui refuse toute critique de son système politique est une société tyrannique.


Pour conclure, il est possible d’avancer que les discours qui critiquent la République ne sont pas forcément antirépublicains. Un discours antirépublicain peut être interprété comme un discours contre le principe même de la République, ou bien comme un discours qui sort du cadre de la république et donc des lois qui la gouvernent. Or, à travers les exemples donnés de Youssoupha et Renaud, il semble que le texte de Renaud soit plus antirépublicain que celui de Youssoupha, puisqu’il s’adresse directement au système de la République, contrairement à Youssoupha qui déclare qu’il s’oppose à la République d’un représentant en particulier (François Fillon), et non du système politique de la France en tant que tel comme a voulu le faire croire la brillante équipe de Pascal Praud.

Enfin, précisons que les discours qui critiquent l’Etat, la Société ou la République, ont toujours existé, et que cette opposition aux normes établies est nécessaire dans une société, et est même reconnue par les institutions.


Donc cher Pascal Praud, que vous soyez choqué de paroles irrespectueuses envers les femmes dans le rap, cela parait tout à fait naturel et légitime. Mais ne soyez pas outré des propres sélections arbitraires que vous faites.


Article rédigé par Hugo Buton