Comme aux pires heures de l'histoire.

Le 17 novembre 2017, la chaîne de télévision américaine CNN diffusait une vidéo qui montrait des hommes en marchander d’autres en Libye. Naturellement, il a fallu peu de temps pour que la “communauté internationale” pointe du doigt ces pratiques barbares, qui replongent l’humanité à des moments qu’elle ne souhaitait plus jamais connaître. Il est inutile de rappeler les atrocités de l’esclavage que toutes les sociétés méditerranéennes ont pratiqué au sein même de leur population, ou bien en allant les trouver dans des pays plus lointains.


Mais après consultations des médias, le mot “inutile” n’est peut-être pas approprié. En effet, depuis cette indignation générale suite à la vidéo de CNN, les médias ne traitent plus vraiment du sujet ; comme si une fois la vidéo consultée et quelques propos scandalisés postés sur les réseaux sociaux, il devenait soudainement traité. Alors que le ministre des Affaires étrangères libyennes Mohammad Taha donnait une interview à Euronews le 12 février 2019 en déclarant mot pour mot “Il n’y a pas d’esclavage en Lybie”, cet article essaie de regrouper les informations qui prouvent le contraire.

Le livre de l’ex-journaliste guinéen Alpha Kaba, Esclave des milices. Au bout de l’enfer libyen, paru le 7 février 2019, témoigne de ce que les médias oublient. Alpha a fui la Guinée car il était considéré comme opposant politique, après un meeting du président Alpha Condé en 2013 qui avait tourné en insurrection. Recherché par des militants du parti au pouvoir, le jeune journaliste commence un long périple et traverse plusieurs pays : Guinée - Niger - Algérie - Lybie. A la frontière algéro-libyenne, il est vendu par son passeur à une milice pour 350 dinars libyens, ce qui équivaut à environ 220 euros, comme il l’explique dans une interview donnée pour Loop’sider. Ensuite, le réel calvaire commence pour lui : il travaille gratuitement sous les coups constants de ceux qui le dominent, il est torturé ... Ce qui lui inspire dans son livre le mot de “déshumanisation” ; mot qui ressort seulement pour traiter des heures les plus sombres de notre passé.


Le Monde Afrique, dans un article du 27 février 2019, parle de la vie menée par les “détenus dans des centres officiellement gérés par le ministère de l’Intérieur (libyen) mais en grande partie contrôlés par des milices, (où) ils sont parfois soumis à des travaux forcés, des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements”. Par mauvais traitements, il est évidemment question de viols, que subissent les femmes ou jeunes filles qui sont captivées ; et qui se transforment en esclaves sexuels. Une jeune fille de 22 ans témoigne dans un article d’Amnesty International intitulé “Réfugiés : le piège libyen” qu’elle a vu une fille se faire emmener puis violer par cinq hommes car sa famille n’était pas assez riche pour payer la somme que les ravisseurs demandaient.


Le processus de ces criminels est simple : les migrants qui arrivent en Libye sont enlevés

puis captivés par des milices. Ils demandent ensuite des rançons aux familles qui, bien-sûr, ne peuvent pas payer. Ils les obligent alors à travailler pour eux dans des conditions insoutenables. Ils mangent à peine, sont battus et insultés à longueur de journée, puis sont entassés dans des sous-sols ou d’autres lieux insalubres. Parfois, les familles arrivent à payer, mais l’article cité d’Amnesty précise qu’ils sont parfois revendus à d’autres milices juste après que la somme ait été payée.

Mais d’où viennent ces personnes devenues esclaves ? Sans entrer dans le détail, ils viennent majoritairement de la corne de l’Afrique. Un rapport de l‘Organisation Mondiale pour les Migrations (OIM) datant du 11 septembre 2018 dit que la région connait un important mouvement d’émigration venant des pays comme l’Érythrée, la Somalie, l’Ethiopie ou encore le Soudan. C’est une émigration appelée composite, caractérisée par une multitude de petits groupes et pour diverses raisons. Le parcours d’Alpha Kaba montre que d’autres pays peuvent être à l’origine de cette émigration, comme sa Guinée natale qui se situe en Afrique de l’Ouest. De plus, les migrants qui essaient de venir en Europe par la Méditerranée se retrouvent eux-aussi majoritairement en Libye après qu’ils aient échoué la traversée. Dans une logique globale de migrations du Sud vers le Nord, la Libye se retrouve alors comme un point de rencontres entre plusieurs populations étrangères dont les milices profitent pour les exploiter.


Face à ces situations inhumaines, que font les médias ?

Alors que le printemps revient peu à peu et de manière prématurée, les chaines d’infos en continu prennent le temps de faire des petits reportages dans les régions françaises où les températures sont à la hausse. On y voit des gens manger des glaces ou bien se baigner, et raconter des choses très pertinentes comme “Que c’est agréable de se baigner au mois de mars !”. Par contre, sur le site BFM TV, dans la catégorie “International” puis “Afrique”, le dernier article consacré à la Lybie remonte au 26 septembre dernier ; et ne traite même pas de l’esclavage qui s’y déroule. Je suis remonté jusqu’ aux articles datant de juin 2017, pas un mot sur “l’esclavage”, sur la traite qui y a lieu. A partir du moment où des humains sont vendus, et pour quelques centaines d’euros, comment peut-on ne pas en parler surtout sur une chaîne d’informations en continu, qui arrive très bien à imposer les mêmes sujets ainsi que des publicités à longueur de journée ? Parmi les sujets légitimes à être ressassés, celui-là me parait un des plus importants.

Enfin, ayant consulté l’Africa Report paru le 18 mars 2019, il est remarquable que pas un mot sur les 164 pages du numéro ne traite des conditions de toutes les personnes détenues dans les prisons sauvages aux mains des passeurs ou des milices. Six jours après la vidéo diffusée par CNN, soit le 23 novembre 2017, le magasine 20 Minutes (dont sont extraites les deux photos présentes ci-dessus) mettait comme titre “La communauté internationale et la France s’indignent” face à ce contexte. Mais honnêtement, où est cette indignation ? Ou plutôt, sachant que je ne suis pas le seul à dénoncer cette situation, est-elle proportionnelle à ce qu’il se passe ? De mon humble point de vue, le rôle des médias doit être que jamais une actualité comme celle-ci ne soit oubliée, quitte à ce qu’elle soit rappelée chaque jour, comme le sont beaucoup d’informations moins essentielles.


En ayant le souci qu’une page déjà tournée ne se réécrive jamais.


H.B

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