Coronavirus : l’oubli progressif de la crise humanitaire au Yémen par les médias audiovisuels.

Le Yémen traverse l’une des pires crises humanitaires du monde. La gravité de l’information n’a pourtant pas empêché les médias de détourner le regard aussitôt l’alerte lancée par l'ONU pour laisser place, entre autres, au décompte journalier de cas de Covid-19 dans l’hexagone.


Photo par carl's eye on Foter.com / CC BY-NC-ND

La situation est telle que le Fonds des Nations unies pour l’enfance a été contraint de tirer la sonnette d’alarme en juin dernier, soulignant le caractère sans précédent de l’urgence qu’elle décrit à cet égard comme « la pire crise humanitaire du monde » [1]. L’Organisation internationale a conjointement estimé que le nombre d’enfants mal nourris pourrait atteindre 2,4 millions d’ici la fin de l’année, tout en appelant la communauté internationale à financer l’aide humanitaire nécessaire [2].

L’actualité yéménite reste, malgré un regain d’attention récent, insuffisamment abordée. Comme l’a souligné l’anthropologue Franck Mermier dans une revue d'Esprit en 2017 "à l’exception des reportages publiés dans Le Monde durant l’été 2017, la couverture de la guerre du Yémen en France est rare, ou accaparée par de grands titres sur l’épidémie de choléra et la famine".

Que se passe-t-il alors actuellement au Yémen ? Et surtout, comment évolue la crise humanitaire yéménite alors que l’État fait désormais face depuis quelques mois à la pandémie du Covid-19 ?


La situation au Yémen

Rappelons que la République du Yémen réunifiée depuis 1990 est en proie à un conflit opposant Ali Abdallah Saleh, l’ex-chef de l’État allié aux Houthis, au gouvernement du Président Hadi élu en 2012. Dès lors, la guerre civile n’a cessé de prendre de l’ampleur, prenant appui sur les soutiens respectifs de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, et détruisant sur son passage la stabilité de vie de millions de yéménites.

En se basant sur la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989, et par conséquent au regard du droit international, un enfant s’entend de tout être humain âgé de moins de dix-huit ans. Ce principe se trouve néanmoins restreint à considérer que la majorité soit atteinte plus tôt en vertu d’une législation qui lui est applicable.


Si les médias ont relayé la rentrée scolaire des enfants yéménites et les conditions dans lesquelles celle-ci s’était déroulée à l'école al-Wehdah, dans les environs de Taëz, les informations demeurent faiblement, si ce n’est mal transmises. Pour cause, l’accès restreint aux journalistes sur le territoire, le blocus et les forces dissidentes expliquent en grande partie ce phénomène. Mais encore, Franck Mermier justifie ce silence par « le peu d’intérêt des grands médias à y envoyer des journalistes », raison pour laquelle l’information a été reléguée bien rapidement « hors des radars de l’actualité ». En second lieu, le faible effectif de journalistes parvenant à se rendre sur le territoire pour informer l’extérieur est pris pour cible par le biais de condamnations à la prison et à la détention ou encore par la condamnation à mort par le régime [3]. Enfin, la coalition impose un blocus naval et aérien qui empêche tout approvisionnement en vivres et ressources de premières nécessité au sein du territoire.

D’autre part, alors que les systèmes de santé au Yémen se sont déjà détériorés avant la propagation de la pandémie du Covid-19, cette dernière a augmenté significativement la vulnérabilité de la population yéménite. Plus d'un quart des cas confirmés sont décédés des suites de la pandémie, soit plus de cinq fois la moyenne mondiale. La seconde conséquence de la fermeture des frontières entraîne de surcroît l’inaccessibilité aux vivres de première nécessité aux civils victimes du conflit.


En survolant l’ensemble des droits garantis par les instruments internationaux, il est inévitable de constater l’état alarmant de la condition des jeunes yéménites, individus les plus vulnérables et victimes collatérales des affrontements. Les chiffres de l’UNICEF établissent à cet égard que de nombreuses écoles ont été détruites sur l’ensemble du territoire, à tel point que certains élèves se rendant en cours en dépit des conditions extérieures ont été menés à s’asseoir à même le sol, au milieu des ruines fondant l’institution.

Photo par carl's eye on Foter.com / CC BY-NC-ND

La Convention de Genève de 1949 à laquelle le Yémen est partie, visant au respect et à la dignité de l'être humain en temps de conflits, prévoit que les enfants devront recevoir une éducation. Toutefois, le Fonds international révèle que deux millions d'enfants yéménites ne sont pas scolarisés et que près d'un demi-million d’entre eux ont abandonné l'école depuis l'escalade du conflit en mars 2015 [4].


Le constat est que le conflit dévaste un système éducatif déjà fragile, là où une école sur cinq ne peut plus être utilisée. Le défi de l’éducation reste donc central pour assurer le bien-être des enfants, encore à ce jour.


Le droit international

Le droit international démontrerait-t-il une faiblesse dans sa mission de préservation de la paix ? Le Conseil de sécurité des Nations Unies a émis plusieurs recommandations en 2015, puis est passé à une seule intervention par an sur les années suivantes. Néanmoins, l’organe de l’ONU a introduit plus récemment une opération de maintien de la paix, la MINUAAH, la Mission pour des Nations Unies en appui à l’Accord sur Hodeïda, par la résolution 2452 en 2019. C’est une première dans la région depuis l’apparition du conflit, la Mission devant permettre de faciliter l’application de l’Accord de Stockholm du 13 décembre 2018 qui prévoit, entre autres, un cessez-le-feu dans les ports de Hodeïda, de Salif et de Ras Issa.

Dans la continuité, par la résolution 2511 du 25 février 2020, le Conseil de sécurité a reconduit le régime de sanctions pour une durée d’un an, avec prorogation du mandat du Groupe d’experts. Cette décision donne suite à la résolution 2216 de 2015 qui avait imposé plusieurs sanctions, dont un embargo sur les armes contre les rebelles. La réitération et le renforcement des mesures envisagées par la résolution 2511 tendent à démontrer le manque de conformité aux résolutions adoptées en 2015.


Cessez-le-feu

Néanmoins, il y a quelques mois, les parties au conflit ont soutenu l'appel de l'ONU à un cessez-le-feu général face à la propagation mondiale du coronavirus. Le Secrétaire Général de l’ONU, António Guterres, avait à ce titre lancé le 25 mars un appel « à un cessez-le-feu immédiat » afin de préserver les civils [5]. Dans cette lignée, l'envoyé spécial des Nations Unies sur le territoire, Martin Griffiths, a ajouté que « les champs de bataille divisent le Yémen et rendent plus difficile la lutte contre une possible épidémie de COVID-19 » [6].


Au-delà des résolutions émises par le Conseil de Sécurité de l’ONU, seule l’arrivée de la crise sanitaire mondiale a permis de rétablir la paix pour quelque temps, ce qui mène à interroger de nouveau l’efficacité du processus de paix entrepris jusqu’alors.


Rappelons que l’ensemble des États présents sur la scène internationale ont subi de plein fouet les conséquences de la pandémie depuis le début de l’année 2020. Comment concevoir alors les pertes humaines, les atteintes physiques et psychologiques de la population ainsi que l’état des finances au Yémen, lesquelles sont accablées davantage par les circonstances actuelles ? Comment peut-il être envisageable qu'un État déchiré par les conflits internes puisse faire face à ces défis de façon efficace pour protéger sa population ?


De fait, la République du Yémen ne parvient pas à faire face seule aux enjeux qui s’opposent à elle. Une aide internationale se révèle indispensable et relève encore aujourd’hui d’une urgence absolue. Les médias demeurent en règle générale silencieux eu égard aux raisons précédemment évoquées, phénomène qui génère forcément une distanciation, si ce n’est un oubli, voire un délaissement de l’opinion publique mondiale.


Armes

La constatation d’un relatif silence médiatique se couple à la question en filigrane de l’implication – directe ou indirecte – des États occidentaux dans le conflit internationalisé, principalement via la fourniture d’armements à l’Arabie Saoudite. La France, alliée stratégique et partenaire économique de l’État arabe, lui fournirait ainsi Rafale, armes ou encore renseignements selon les dires d’Emmanuel Macron en 2019 [7] et le rapport annuel du gouvernement [8]. De tels enjeux géopolitiques posent la problématique de l’information en France. Pourquoi les médias audiovisuels ne placent-ils plus le conflit et ses conséquences en avant ? Pour quelles raisons faisons-nous face à une retenue des médias, dont le rôle premier est pourtant d’alerter l’opinion publique des graves crises touchant l’humanité ? S’il est aisé de considérer que les conditions de vie deviennent bien plus difficiles à l’échelle globale, il apparaît fort peu nécessaire de préciser que le niveau de vie des civils, et particulièrement ceux des enfants, se dégrade de façon insoutenable.


Besoins de l’enfant : Pyramide de Maslow

De nombreux civils se trouvant sans toit du fait de la guerre faisant ravage aux quatre coins du pays sont par voie de conséquence dans l’incapacité de s’isoler chez eux en pleine pandémie de Covid-19. Le bât blesse à deux reprises pour le Yémen, qui accumule les obstacles aux approvisionnements par les organisations humanitaires et par les États tiers.

Le concept de la pyramide des besoins, tel que défini par le psychologue Abraham Maslow, implique une hiérarchie se déclinant en cinq grandes catégories de besoins que l’individu cherchera à combler au cours de son existence. Menant jusqu’à l’épanouissement personnel, il incombera alors inévitablement de répondre aux besoins les plus primaires, avant d’envisager de se consacrer à des besoins d’ordre psychologique.

Dans le schéma de cette pyramide, l’individu doit en particulier détenir une base solide sur laquelle se reposer. Si elle ne l’est pas, il aura de la peine à satisfaire ses autres besoins d’existence.

Une enfance entre famine et guerre, réalisé par Ivan Stanley pour Juges de l'actu.

Telle est la difficulté qui se présente pour les enfants du Yémen qui se trouvent privés, fatalement, de sécurités matérielle et physiologique. Sans la consolidation possible des premiers étages de la pyramide, il devient alors péniblement concevable que les enfants privés d’eau, de nourriture, et plus incidemment d’accès à aux soins, puissent s’accomplir sereinement.


Face à ce constat, comment agir ?

Dans un premier temps, à l’échelle individuelle, les actions qui auront un impact important seront celles de partager l’information, d’en discuter autour de soi, et de participer à l’entraide internationale grâce aux ONG vérifiées et à l’UNICEF. Le média OhParleur! a rédigé en ce sens une publication listant des organismes de confiance, et retracé l’histoire du conflit en exposant ses enjeux [9].

Alors que l’urgence est sous-médiatisée, la situation est critique et nécessite d’être diffusée plus largement. Le cessez-le-feu qui aura duré au total un mois, sans pour autant déboucher sur une solution permanente [10], ravive les préoccupations sur l’avenir de l’État. Jusqu’à quand les médias mettront-ils cette guerre de côté ? Et jusqu’à quand le Yémen, et surtout, les yéménites tiendront-ils ?

Des solutions sont envisageables, mais il importe pour cela de ne pas oublier le Yémen, et de le faire vivre aux yeux du monde pour espérer une issue favorable.


Article rédigé par Ryma Iles