Déconfinement : prépare-t-on réellement le monde d'après ?

L’émergence de la nouvelle pandémie de Covid-19 apparue en Chine en décembre 2019, a eu pour conséquence la fermeture des frontières européennes, un arrêt presque total des vols internationaux et donc, l’instauration de mesures strictes de confinement (tardives dans certains pays). Problème : près de trois semaines après le début du déconfinement, les citoyens peinent à entrevoir des bribes du fameux « monde d’après » tant espéré. Et si celui-ci n’était qu’un mirage ? Quelle responsabilité des médias ? Regard critique sur la situation en France.


Image tirée de l'Institut Sapiens

L’annonce du confinement en France par le Président de la République Emmanuel Macron le 16 mars dernier avait soulevé de nombreuses interrogations chez les Français, certains paniquant à l’idée de ne plus pouvoir boire un café en terrasse ou de jouer au tennis entre amis le dimanche matin.

Par la suite, les principaux médias se sont fait le relais de l’information gouvernementale, ayant chaque jour ou presque les mêmes titres : « à quand le déconfinement ? » ou encore « pourra-t-on partir en vacances cet été ? ». Le comportement des Français durant cette période a été en partie liée aux médias, dont l’attitude ambivalente a perturbé les citoyens, eux-mêmes très souvent noyés dans un flot d’informations. D’une part, les médias ont essayé de rassurer les citoyens en reprenant ces thématiques « heureuses » (déconfinement, vacances, etc). De l’autre, en accordant une importance quotidienne au nombre de morts et aux statistiques, les médias ont également installé une atmosphère anxiogène dans la population, les chiffres donnés à l'instant T ne représentant pas la réalité la situation, comme nous le précisions dans un article datant du 19 avril [1]. Difficile de ne pas voir la contradiction entre avertir chaque jour les Français sur la dangerosité du virus tout en se concentrant essentiellement sur la question de savoir s'ils pourront partir en vacances cet été.

La notion de changement n’a été que partiellement traitée, l’actualité s'étant principalement focalisée sur les conséquences de la crise économique à venir, notamment le plan de relance prévu par le gouvernement évalué à plus de 100 milliards d’euros, et celui prévu par la Commission européenne évalué à 750 milliards d'euros annoncé récemment par sa présidente, Ursula von der Leyen.

Depuis le début de cette pandémie, l’exécutif français fait l’objet de nombreuses critiques quant à la gestion de la crise : mensonges concernant les masques, sur la nécessité des tests de dépistage, sur la réouverture des écoles, sur la tenue des élections municipales...

La communication gouvernementale s’est montrée médiocre, le Président de la République se permettant de contacter des personnalités telles que Jean-Marie Bigard, Patrick Sébastien ou encore Eric Zemmour.

Après deux mois de confinement et près de 25 000 morts des suites de la Covid-19 en France, le Premier ministre Édouard Philippe annonçait le 7 mai un « déconfinement progressif » à partir du 11 mai. Le 28 mai, il annonçait la réouverture des bars et restaurants pour le 2 juin.

La gestion de la crise par les médias et les Français eux-mêmes demeure tout autant critiquable que celle de nos politiques : dès le 11 mai, un grand nombre de personnes se sont précipitées sur les quais et places pour profiter du soleil et se soulager en allant voir leurs familles comme si le virus avait disparu.

En ce début de mois de juin, tous se demandent s'il serait envisageable de partir en vacances cet été... Le comportement des Français, comme la communication de leur gouvernement, reste non-exemplaire aux yeux du monde.

L’affaire de la chloroquine aura jeté une lumière accrue sur des phénomènes déjà observés (théories du complot, défiance envers la science, récupérations politiques, etc) et son traitement médiatique mériterait une analyse approfondie. En effet, les médias se sont largement focalisés sur le professeur Didier Raoult, qui dans une stratégie médiatique, présentait l'hydroxychloroquine comme remède contre le virus. Une autre étude menée par la revue scientifique The Lancet viendra démentir cette idée (bien que celle-ci soit aujourd’hui très discutée quant aux méthodes employées pour la réaliser), en démontrant les effets néfastes de la chloroquine sur les patients atteints du Coronavirus.

Expérimentée depuis les années 1960, les effets secondaires de cette molécule avaient déjà bien été établis par le Haut Conseil de la santé publique : cardiotoxicité, hepatotoxicité, toxicité oculaire, troubles digestifs...

Cet épisode médiatique concernant l'hydroxychloroquine aura finalement été bénéfique pour Didier Raoult qui aura marqué son nom et pour les médias qui auront réalisé d'excellents chiffres d’audience (près de 900 000 audiences lors de l’interview réalisée par BFM TV) [2].

Aujourd’hui, malgré les conséquences alarmantes de la crise, les 6 millions de cas et les 380 000 morts dans le monde, les espoirs de grands changements économiques, sociaux et écologiques voulus par beaucoup semblent déjà anéantis par les réalités d’une crise dont le prix et les effets sont en réalité encore incertains. Quelques exemples en revue.

Concernant l’enjeu écologique, Emmanuel Macron a récemment mis en place un plan de sauvetage de l’automobile et entend notamment "faire de la France la première nation de production de véhicules propres en Europe, avec plus 1 million de véhicules électriques et hybrides par an". Cependant, dans le cadre du vote du projet de loi de finances rectificative pour 2020 qui prévoit 20 milliards d'euros de crédit pour renforcer les participations financières de l'État aux entreprises stratégiques en difficulté comme Renaud, AirFrance ou Vallourec, le gouvernement et les députés de la majorité n’ont, dans ce projet de loi, pas pris en compte le changement en profondeur de notre modèle économique.

Dépenses Covid-19/transition socio-écologique (Theconversation.com)

D’autres députés proposaient pourtant la nécessité d’exiger des entreprises, un plan de transformation compatible avec les objectifs fixés par l’Accord de Paris, notamment en les contraignant à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Le député écologiste Matthieu Orphelin a notamment dénoncé le contenu de ce projet de loi : « On va investir des milliards dans des entreprises polluantes sans aucune contrepartie [...]. La logique dans laquelle est le gouvernement, c’est : il faut d’abord sauver les entreprises, la transformation et le climat, on verra après ». Cela révèle un problème de compréhension des enjeux : on va déverser des milliards d’argent public, sans fixer aucun cadre sur le monde d’après ? Les enjeux climatiques n’ont pas disparu soudainement » [3].

Alexandre Poidatz, chargé du financement de la transition énergétique chez Oxfam France déclare à ce propos que « L’amendement adopté par la majorité ne prévoit aucune sanction et aucun objectif scientifique. […] Malgré l’opération de ”greenwashing” orchestrée par la majorité, nous ne sommes pas dupes : elle est insuffisante pour reconstruire le monde d’après » [4].

Le plan de relance de l’économie proposé démontre davantage que les banques et les grandes entreprises, y compris les plus polluantes d’entre elles, restent les premiers bénéficiaires du soutien des pouvoirs publics.


Concernant la refonte du système de santé, l’ancien président de la République François Hollande, déclarait le 25 mai sur France Inter : "J'ai présidé la France pendant cinq ans, donc j'ai ma part de responsabilité aussi dans la situation de l’hôpital" [5]. La situation catastrophique de l’hôpital public est en effet la conséquence de l’action politique des gouvernements précédents (69 000 lits d’hôpitaux supprimés en 15 ans, 4000 depuis 2017).

Cependant, les primes de 500 euros pour les soignants et jusqu'à 1 500 euros pour ceux ayant travaillé dans les territoires les plus impactés annoncées par le gouvernement sont jugées insuffisantes.

En effet le pouvoir d’achat des infirmiers travaillant dans les hôpitaux publics en France reste en dessous de la moyenne des 33 pays les plus riches de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). La France est à la 22ème place : un infirmier français gagne en moyenne 42 000 dollars par an, tandis qu’un infirmier hollandais gagne 69 000 dollars par an, et un infirmier étasunien gagne 75 000 dollars par an [6].

La refonte du système de santé dépend aujourd’hui des sept semaines de concertation prévues par le « Ségur de la santé » dans lesquelles le gouvernement doit lancer plusieurs programmes afin d'améliorer la prise en charge des malades et les conditions de travail des soignants.

Il apparaît ainsi aux yeux des citoyens que le gouvernement se montre davantage comme ignorant des attentes des citoyens et du changement politique, écologique, économique et

social qu’implique la crise sanitaire que nous vivons. Bruno le Maire, Ministre de l’Economie et des finances déclarait le 25 mai « L'Etat a mis 450 milliards d'euros sur la table, soit 20 % de la richesse nationale, pour sauver l'économie » [7]. Il serait regrettable que l’opportunité d’inclure l’enjeu écologique dans la perspective d’après-Covid19 passe inaperçue.


Les médias se doivent quant à eux d’encore plus informer sur les causes et conséquences de cette pandémie, qui nécessite un réel changement.

L’espoir originel, peut-être un peu naïf, de voir des changements rapides et profonds de nos modèles sociaux, économiques et écologiques a vite été évanoui. Nous ne sommes encore qu’au début de la crise et des sursauts pourraient survenir... cependant, les premiers signes ne prêtent pas à l’optimisme.


Article rédigé par A.G.

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