Désobéir oui, mais à quel prix ?

La lutte environnementale est acharnée. La nouvelle génération de militants voit la fenêtre d’action se réduire d’années en années et avec elle s’envole l’espoir de changer les actions de nos gouvernants. Pourtant, les jeunes militants et les nouvelles organisations de lutte environnementale ne baissent pas les bras et recourent massivement à la méthode de la désobéissance civile. Toutefois l’efficacité de ce moyen de pression interroge. La désobéissance est-elle la dernière chance ? Est-elle une solution viable ?



Pour répondre à ces interrogations, intéressons-nous aux origines de ce moyen de pression et aux différentes organisations environnementales l’ayant mis en avant. Nous nous appuierons également sur le témoignage de Marilou, une jeune militante qui a participé et même organisé différentes actions de désobéissance civile, en lien avec des associations écologistes.


Retour aux origines du concept.

Tout d’abord, revenons à l’origine de cette notion de désobéissance civile. Le terme apparaît pour la première fois sous la plume de Henry David Thoreau en 1849 dans un pamphlet intitulé Résistance au gouvernement civil qui sera par la suite renommé De la désobéissance civile. L’écrivain exprimait dans cet ouvrage son refus de payer un impôt qui aurait été utilisé afin de financer une guerre. Son refus, et donc sa condamnation, fondèrent ainsi la notion de désobéissance civile.

Par ailleurs, il semble judicieux de rappeler la définition de ce concept. On appelle donc désobéissance civile une action de citoyens qui « transgresse délibérément, de manière publique, concertée et non-violente, une loi en vigueur, pour exercer une pression » sur les législateurs [1]. Le but de ces actions est donc d'interpeller le pouvoir public afin de modifier ses agissements ou tout du moins provoquer un changement dans la société. L’action de désobéissance civile est non-violente, c'est-à-dire qu'elle ne doit pas inciter ou provoquer une atteinte physique envers quelqu'un. De plus, par le terme désobéissance, l’action du citoyen doit se situer volontairement hors des limites de la loi. Le citoyen qui participe à cette action sait dès lors qu’il peut être sanctionné. C’est également une manière de médiatiser la lutte. La désobéissance civile peut donc s’appliquer à de nombreuses luttes dans de nombreux domaines.


Un concept, plusieurs organisations.

L’une des premières lutte environnementale ayant eu recours à la désobéissance civile était la « lutte du Larzac », dans les années 1970 en France. Depuis, elle est devenue le mode d’action privilégié des organisations environnementales. L’utilisation de cette méthode s’est accrue ces dernières années devant l’inaction des pouvoirs publics dans la lutte contre le dérèglement climatique. C’est le cas d’Extinction Rébellion (abrégé XR), une association créée en 2018 au Royaume-Uni mais présente à l’international (dans 56 pays dont la France). Les actions marquantes de XR sont les blocages de rues ou d’accès à certains établissements comme les plateformes Amazon. En 2019, lors du Black Friday, de nombreuses organisations avaient appelé à bloquer les entrepôts de l’entreprise Amazon. Marilou avait participé à une action de blocage, organisée par XR à Lyon. Elle raconte que cette action ne s’est pas déroulée au hasard. Les responsables de l’association, militants formés à ce type d’action, avaient organisé un briefing qui s’apparentait presque à une formation la veille du blocage. Les manifestants comme Marilou étaient hors la loi puisque leur rôle consistait à s’asseoir devant les grilles de l’entreprise et empêcher les camions de livraison d’y pénétrer. Marilou raconte que lors de cette action, elle a ressenti une certaine excitation, malgré les gaz lacrymogènes reçus.


Elle explique ensuite que la désobéissance civile et ce genre d’action sont d’une importance certaine (plus de 300 manifestants s’étaient assis devant l’entrepôt ce jour-là), et permettent de se sentir utile et de médiatiser la lutte écologiste. Les actions de cette association ne sont pas violentes et s’inscrivent ainsi dans les principes de la désobéissance civile. D’autres actions encore plus marquantes ont été menées par d’autres associations. Durant l’année 2018 le collectif ANV COP21 a lancé le mouvement « Décrochons Macron » [2]. En découlèrent ainsi 150 actions de décrochage de portraits du président dans des mairies. Ces actions spectaculaires par leur médiatisation et leur dimension symbolique, atteignant directement le chef de l’État, ont toutefois entraîné leurs auteurs vers de nombreux procès, certains encore en cours. La dimension illégale des actions a cette fois rattrapé les militants. Le premier des procès s’est tenu en mai 2019 à Bourg en Bresse dans l’Ain. Les 6 militants décrocheurs risquaient alors des peines de 5 ans de prison et 75000 euros d’amende. Marilou se souvient avoir assisté aux différentes manifestations organisées en soutien aux prévenus durant la journée de procès. Diverses conférences avaient été organisées, l’une d’entre elles était notamment animée par le président de Greenpeace France. Le retentissement et la médiatisation de ces actions ont permis de rendre efficace ces décrochages. Le fait qu’il y ait eu des procès a permis d’attirer l’attention des pouvoirs publics. De plus, lors des procès qui ont suivi partout en France, une vague de relaxes a eu lieu. Les juges ont en effet considéré que les motifs des militants étaient légitimes et que leur action intervenait dans un « état de nécessité » [3] : quoi de mieux pour crédibiliser la lutte pour l'environnement ?


Une nouvelle méthode

Mais ces grandes actions médiatiques et judiciaires ne sont qu’une partie de la désobéissance civile. Une nouvelle organisation a vu le jour en octobre 2020, nommée La ronce. Elle communique par les réseaux sociaux et n’a aucune identité physique ou matérielle [4]. Cette nouvelle organisation recrute ses « épines » sur Instagram et leurs différents médias sociaux. Les créateurs de ce mouvement ne sont pas connus, ils restent dans l’anonymat et cela donne ainsi l’impression qu’il n’y a pas de chef, comme une sorte d’organisation secrète. La première action de ce mouvement s’est orientée contre les différents géants de l’industrie de la betterave sucrière et contre la réintroduction des pesticides tueurs d’abeilles, les fameux néonicotinoïdes. Les épines, membres informels de ce mouvement de désobéissance civile, étaient ainsi invitées à dérober les bouchons des paquets de sucre des supermarchés. L’objectif : contraindre les supermarchés à retirer ces paquets de sucre de la vente et ainsi forcer le pouvoir public et les géants du sucre à retirer les pesticides de la production de sucre. L’intérêt de La Ronce est que les membres ne sont pas identifiés, ni identifiables. Ainsi, et ce n’est qu’une estimation, "55000 paquets de sucre auraient été dégradés par près de 2000 « épines »" selon le média Reporterre. Pour les discrets militants, le risque est moindre puisqu’au maximum les épines prises en flagrant délit ont proposé de payer le paquet de sucre endommagé. Marilou, quant à elle, n’a pas encore eu l’occasion de participer à cette action mais elle considère le combat comme "légitime".

Face aux accusations de gaspillage, elle estime qu’il « vaut mieux gâcher un kilo de sucre que de ne rien faire ». Les actions isolées de la part de simples citoyens permettent aussi une plus grande mobilisation car tout le monde peut y participer. D’autres actions comme le dégonflage de pneus de SUV avaient été proposées mais avec un moindre succès. Cette fois ci la jeune militante a quant à elle exprimé son désaccord avec ces actions de dégonflage de pneus. Selon elle, il ne faut pas concerner directement les gens, cela serait complètement contre-productif et cela va plus engendrer de la colère à l’encontre de l’action que des soutiens. Les méthodes de La Ronce ne sont pas au goût de toutes les organisations de désobéissance civile non plus.


Une efficacité en question.

Nous avons donc vu que la désobéissance civile est un moyen omniprésent dans la lutte environnementale. Mais est-ce que les organisations qui utilisent cet outil atteignent leurs objectifs ? Le constat est partagé. Ce que l’on peut dire c’est que certaines actions très médiatisées et symboliques permettent de mettre en avant la cause environnementale mais en même temps certaines actions sont très décriées et semblent contre productives. Des voix s’élèvent contre ce principe de désobéissance. Comme l’avocat Gilles-William Goldnadel qui s’exprime dans les colonnes du journal Le Figaro : « il existe une tendance moderne à considérer que celui qui s’estime dans son bon droit moral croit pouvoir s’exonérer de toute obligation juridique ». Peut-on donc outrepasser la loi au motif de la défense de l’environnement ?


La désobéissance civile et l’action des citoyens semblent être désormais un moyen de pression populaire, pouvant alerter les gouvernants et sensibiliser sur la lutte environnementale. Pour les associations écologistes, le combat et sa réussite passeront par l’implication des citoyens et la désobéissance, quitte à en payer le prix au tribunal. Le jusqu’au boutisme de la dernière chance ?


Article rédigé par Arthur Michel

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