Ethiopie : quelques informations à savoir pour comprendre le conflit au Tigré.

Depuis le début du mois de novembre 2020, l’Éthiopie connaît un conflit armé dans la région du Tigré ; un conflit qui oppose le gouvernement fédéral éthiopien au gouvernement régional du Tigré.


Photo tirée de l'article de la BBC "Pourquoi on craint une confrontation militaire en Ethiopie?"

Tout a commencé lors du mouvement séparatiste de la part du Front de Libération du Peuple du Tigré (FPLT), en opposition à la décision du Premier ministre Abiy Ahmed consistant à reporter les élections législatives, aboutissant à un affaiblissement de la position gouvernementale de l’ethnie tigréenne. Alors que ce conflit perdure, voici quelques données importantes à connaître sur la situation de cet état.


  • La population du Tigré représente 6% du pays. L’Éthiopie est un état fédéral (comme les États-Unis). Le pays est divisé en régions semi-autonomes, qui correspondent à l’ethnie de ses habitants. Un gouvernement fédéral dirige le pays mais chaque région dépend d’un gouvernement régional. Le Front de Libération du Peuple du Tigré a été créé en 1991, et même si les Tigréens sont minoritaires, ils sont très influents dans le domaine politique. Ils ont notamment été le parti politique dominant pendant de nombreuses années.


  • La région du Tigré était la région la plus affectée par les affrontements entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Alors qu’Abiy Ahmed obtint le prix Nobel de la paix pour la conciliation avec l’Érythrée en 2019, la paix est mise à mal au sein du pays. Le FLPT a accusé le Premier ministre d’avoir mis à l’écart la minorité tigréenne en prenant cette décision. Au mois d’octobre, le gouvernement fédéral a décidé de suspendre l’aide budgétaire à la région de Tigré.


  • En 2018, Abiy Ahmed est nommé Premier ministre dans un contexte très tendu politiquement. Avec la création du Parti de la prospérité en 2019, regroupant la plupart des ethnies dans un parti unique, le FLPT a considéré que c’était une manière de prendre le pouvoir de ses mains et s’est éclipsé au Tigré. Par conséquent, au mois de septembre dernier, les représentants ont organisé leurs propres élections parlementaires malgré l’interdiction gouvernementale due à la pandémie ; des élections qui ont été qualifiées d’illégales par le Premier ministre. Depuis, les deux forces se sont qualifiées réciproquement d’être « illégitime et non constitutionnelle »


  • Le 4 novembre 2020 marque un tournant de cette crise. Deux attaques ont eu lieu ce jour-là contre des bases de l’armée éthiopienne, notamment à Mekele, la capitale du Tigrée. Le premier ministre accuse le FLPT d’avoir attaqué les bases et de vouloir déclencher un nouveau conflit entre l’Érythrée et l’Éthiopie en « s’habillant avec les uniformes des soldats érythréens ». Abiy Ahmed a déclaré vouloir envoyer des troupes pour « apaiser les tensions » avec le FLPT. Conséquemment, les représentants du FLPT ont nié les accusations faites par le Premier ministre et ont déclaré être prêts à partir en guerre. Le jour suivant, l’état d’urgence était déclaré et les tensions ont éclaté.


  • La peur d’une guerre civile est présente. En effet la possibilité de déclenchement d’une guerre civile en Éthiopie est envisageable et n'affecterait pas uniquement l’Éthiopie mais aussi ses pays voisins. L’Érythrée pourrait se retrouver à nouveau impliquée dans des affrontements, ce qui pourrait entraver le processus de paix entre les deux pays et les processus pour mettre fin aux conflits frontaliers avec la Somalie et Djibouti. D’après Debretsion Gebremichael, leader du FLPT, l’Érythrée serait déjà en train de se battre aux côtés de l’Éthiopie, une information qui a été niée par les deux pays.


  • Une crise politique qui pousse à une crise migratoire.

Illustration animée réalisée par Sophie Such pour Juges de l'actu.

Des dizaines de milliers d'habitants ont quitté le Tigré pour se réfugier au Soudan, la plupart ayant marché des kilomètres dans des conditions dangereuses pour arriver à la frontière. L'émigration vers le Soudan semble la plus accessible géographiquement, le pays partageant la frontière nord-ouest de l'Ethiopie. Les autorités soudanaises ont fait appel à l’aide à l’ONU pour recevoir une assistance en raison des conditions détériorées dans lesquelles la majorité des migrants vivent. D’après les prédictions de l’ONU, près de 200 000 migrants ont prévu d’arriver aux frontières du Soudan.


  • De nombreuses fake news ont circulé à propos de ce conflit. Par exemple, des images postées sur les réseaux sociaux, montrant des missiles russes qui n’ont pas été achetés par l’Éthiopie, à la disposition du FLPT. Mais d’après la BBC, il s’agirait d’un montage. Les photos auraient été prises lors d’exercices militaires au sud de la Russie, auxquelles auraient été ajoutées des soldats tigréens. D’autres photos d’anciens conflits ont refait surface avec des légendes les associant au conflit du Tigré, alors que certaines remontent à 2015.


Et aujourd’hui?

Alors que le conflit dure depuis plus de 5 mois, le Tigré a fait l’objet de nombreux affrontements entre les forces gouvernementales éthiopiennes et le FLPT, questionnant sur l’avenir du conflit. Le 26 novembre, un ultimatum de 72 heures a aussi été lancé de la part du Premier ministre au FLPT leur demandant de se rendre. Après le refus de l'ultimatum par le FLPT, le Premier ministre a ordonné à l'armée de lancer l'offensive contre la capitale tigréenne, ajoutant que « tout sera fait pour éviter de cibler les vestiges historiques, les lieux de culte, les institutions publiques et de développement, les domiciles privés » et invitant les habitants « à déposer les armes, à se tenir à l’écart des cibles militaires et à prendre toutes les précautions nécessaires » [1].

Après de nombreuses offensives, le gouvernement éthiopien annonce la reprise de la capitale du Tigré.


A la suite de cette annonce, la situation semblait se stabiliser. Toutefois, le 9 février, les affrontements reprirent à Werie Lehe. En réponse aux accusations de nettoyage ethnique, le ministre des Affaires Etrangères éthiopien déclare que « rien, pendant ou après la fin de la principale opération de maintien de l’ordre au Tigré, ne peut être identifié ou défini d’aucune manière comme un nettoyage ethnique ciblé, intentionnel, contre quiconque dans la région » [1].

Après avoir admis le 23 mars dernier que les forces de l'Erythrée opèrent au Tigré, le premier ministre éthiopien déclare le 26 mars qu'elles quitteront le territoire. Le 3 avril, les troupes érythréennes débutent leur retrait d'Ethiopie selon le gouvernement éthiopien. Au total, plusieurs centaines de morts ont été décomptés et l’avenir du conflit demeure incertain.


L'ONG International Crisis Group a émis un rapport le 2 avril intitulé "La guerre au Tigré: une impasse meurtrière et dangereuse". D'après ce rapport, la situation au Tigré est actuellement dans une impasse et pourrait encore durer des mois, voire des années. En outre, ce rapport indique que le gouvernement éthiopien contrôlerait les villes et les axes majeurs de communication. Le FLPT quant à lui contrôlerait l'arrière-pays et disposerait d'une assise populaire grandissante au Tigré, créant ainsi les conditions d'un aggravement du conflit et d'un risque de crise humanitaire.


Article rédigé par Nadine Abel-Hamid