Fact-checking et journalisme : dérives et détournements.

Pièce à convictions n°7


Depuis quelques années, la lutte contre les « fake news » (infox) et les techniques de « fact-checking » (vérification de l’information) ont envahi les espaces publics et médiatiques. Si la fiabilité de l’information est bien aujourd’hui un enjeu crucial dans la production mondialisée de l’information, cette exigence renvoie à une démarche qui est depuis longtemps dans l’ADN du journalisme professionnel. Sommés de vérifier les sources et l'authenticité de leurs productions, les journalistes ne doivent pas perdre de vue leur véritable mission : l’information utile, libre et indépendante.


Olivier Piot est journaliste et fondateur de la plateforme « Médias & Démocratie ». Portrait réalisé par Mr.O

« Fake news », « fact checking », « debunking »… En quelques années, ces expressions ont envahi les espaces publics et médiatiques. Tout se déroule subitement comme si la vérification de l’information était devenue plus importante que l’information elle-même. Dans cette nouvelle bataille déclarée d’intérêt public, promu par les États, les gouvernements, les institutions internationales et les médias eux-mêmes, la profession de journaliste est la seule à s’appliquer à elle même - et depuis très longtemps – l’exigence de vérification de l’information. Or, crise de la Covid 19 aidant, les journalistes ont bien souvent été pointés du doigt comme étant des vecteurs importants - voire les principaux ! - de « fausses nouvelles ». Le président Trump en a même fait, dès 2015, l’un de ses axes stratégiques de sa communication aux États-Unis.


Depuis, le « fact-checking » est devenu une sorte de nouvelle mode, virale et mondiale, avancée par les États et acteurs de la communication telle une injonction de vertu face aux… médias. Certes, en deux décennies, la sphère de l’information s’est considérablement élargie : aux médias traditionnels se sont ajoutés les acteurs de la toile, avec notamment les blogueurs, les réseaux sociaux ainsi qu’une myriade d’acteurs et producteurs d’information (entreprises privées, gouvernements, ONG, citoyens, etc.). À l’évidence, cette sphère hypertrophiée est, aujourd’hui plus que jamais, émettrices de vraies comme de fausses informations, avec des objectifs et intentions plus ou moins sincères, voire manipulatrices. L’enjeu du « fact-checking » est donc bien de fournir les outils d’une réponse cruciale et nécessaire au tri du bon grain de l’ivraie dans ces flux débridés de l’information.


Journaliste et « fact-checkeur »

Pour autant, l’injonction de « fact-checking » brandie devant les journalistes présente une certaine ironie. Car sur l’ensemble des producteurs de l’information, ces professionnels sont les seuls à pratiquer depuis des lustres la vérification des sources et des données. La notion de « source primaire », par exemple, est dans tous les manuels de journalisme depuis presque un siècle ! Quant à la notion de « sources » (protection, identification), elle a toujours été consubstantielle aux règles du métier. Autant dire que l’on apprend guère à un vieux singe à faire la grimace. Certes, les techniques et outils informatiques de vérification ont considérablement évolué, exigeant des journalistes eux-mêmes qu’ils adaptent leur vigilance et leurs pratiques à ces données et outils nouveaux. Mais rappelons le journaliste est par définition un « fact-checkeur » et cela depuis la naissance de cette vieille profession [1].


Pour autant, il est pertinent et sain de voir les médias créer un « genre » renouvelé (et des postes) dédié au « fact-checking » afin de fortifier cette vieille mission centrale du journalisme qu’est la vérification de l’information. La création de services et d’émissions diverses (Désinfox, le vrai du faux, les Décodeurs, etc.) exclusivement consacrés au « fact-checking » dans de nombreux médias contribue à leur donner plus de visibilité sur leurs méthodes de travail et à lutter contre la défiance grandissante des citoyens à l’égard des journalistes et des médias. À cet égard, la mode du « fact-checking » est utile au journalisme. Elle fortifie sa vertu première de vérification et rappelle la règle des faits identifiés et vérifiés.


En outre, il est notable de saluer une évolution récente de ce « fact-checking » popularisée sous l’appellation de « debunking ». Elle renvoie à la lutte contre la propagation de rumeurs si actives et dévastatrices dans certains pays, car servies à des populations qui, faute d'éducation suffisante, ont du mal à s'en prémunir. Le « debunking » - ou démystification de rumeur -, est un ainsi devenu un genre journalistique qui permet de contredire et de démentir des propos ou des images qui peuvent conduire à de graves dérives, comme, par exemple, lorsque les médias américains se sont attachés à démentir l’assertion du président de Trump sur la soi-disant possibilité de soigner la Covid à l'eau de javel…


Outils, missions et objectifs

En revanche, sous d’autres versions, le « fact-checking » mondialisé et confié à toutes sortes d’acteurs menace aussi le journalisme par des dérives importantes qui se développent dans sa pratique et les ressorts de sa promotion [2]. Des programmes entiers (dotés de millions d’euros) sont aujourd’hui consacrés par des institutions (Union européenne, Internews, programmes bilatéraux et internationaux de soutiens au médias, etc.) aux activités de « fact-checking », sommes parfois détournées de programmes qui, à l’origine, étaient dédiés à des soutiens plus généralistes aux médias… Le « fact-checking » a ainsi détourné des aides dédiées au journalisme d’investigation, comme si certains trouvaient plus opportun de former des «fact-checkers » plutôt que des nouvelles générations de journalistes d’investigation… Par ailleurs, en réponse opportuniste à cette manne, des personnes non journalistes s’autoproclament spécialistes en lutte contre les « fake news » avec des compétences et des pertinences très variables. Cette forme d’usurpation n’est pas sans conséquence sur la perception que les citoyens ont et auront des médias.


Il ne suffit pas de maîtriser les règles et ficelles techniques (et informatiques) du « fact-checking » (recherche inversée de photographies, traque des sources primaires, etc.) pour devenir l’équivalent d’un journaliste professionnel. De surcroît, l’activité même du « fact-checking » est promue par divers pouvoirs (politiques, financiers, idéologiques) pour tenter de discréditer à cette occasion les médias, au prétexte de la promotion d’une orthodoxie vertueuse sur la « bonne » information. Enfin, et non des moindres, des journalistes eux-mêmes s’engouffrent dans le « fact-checking » au détriment de l’énergie nécessaire aux premières et véritables missions de leurs métiers. Parmi les jeunes confrères et consœurs (en Afrique notamment), beaucoup chevauchent la technicité du « fact-checking » en négligeant la maîtrise du travail d’enquête ou d’investigation qui constituent pourtant la véritable valeur ajoutée du métier [3]. La dérive est d’autant plus perverse que, dans de nombreux pays, cette spécialisation de « fact-checkeur » est une réponse à la paupérisation des métiers du journalisme et aux risques liés à la défense de la liberté d’expression.


Enfin, n’oublions pas le rôle joué par des multinationales privées (Google, Facebook, etc) dans cette vaste croisade pour une information « vraie » et « de qualité ». Ces acteurs du « fact checking » ne sont pas des chevaliers neutres de la recherche du « vrai ». Leurs intérêts peuvent les conduire à des démarches partiales, voire à pactiser avec certains États (ou d’autres puissances et pouvoirs) pour décréter que tel ou tel acteur de l’information n’est pas digne ou respectable. En matière de « fact-checking », comme dans d’autres domaines, il est donc primordial de rappeler les objectifs et la hiérarchie des missions du journalisme. Dans le monde des médias, le « fact-checking » reste un outil et en aucun cas un objectif. À cet égard, un journaliste est et doit rester un « fact-checker », mais jamais au prix de négliger ses autres vocations : servir le droit de savoir des citoyens et débusquer la vérité des faits, partout où elle se cache.


Olivier Piot

Journaliste, fondateur de la plateforme « Médias & Démocratie »