Hongrie et Pologne : la presse libre en péril.

Au sein même de l’Union européenne, deux États portent atteinte délibérément aux valeurs démocratiques. Aujourd’hui, la liberté de la presse est sérieusement menacée au sein de la Pologne et de la Hongrie. Arrivé au pouvoir en 2011 en Hongrie, Viktor Orban mène le pays d’une main de fer. En Pologne, le parti Droit et Justice (PiS) remporte les élections législatives en 2015, marquant le début d’une politique hostile aux médias indépendants.

© Janek Skarzynski / AFP. Viktor Orban, à gauche, et Mateusz Morawiecki, à droite.

Selon l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), la liberté de la presse est une composante de la liberté d’expression. La protection des sources d’information des journalistes est l’une des pierres angulaires de la liberté de la presse et a fortiori de la démocratie. Pourtant, au sein même de l’Union européenne, cette liberté est menacée. Le danger est âpre au sein de deux États membres : la Hongrie et la Pologne.

Chaque année, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) dresse un classement des pays selon leur liberté de la presse. Dans son enquête, RSF ne mesure pas tant la qualité du journalisme ni l’autocensure mais surtout les offenses explicites faites au métier de journaliste. C’est-à-dire des attaques qui peuvent autant venir de l’appareil étatique que des pressions exercées par les lobbies. En 2020, la France tient la 34e place, en léger recul par rapport à l’année précédente. La Pologne est 62e, et la Hongrie 89e. En l’espace de 10 ans, ces deux pays ont vu leur place au classement RSF dégringoler dangereusement.

La Hongrie de Viktor Orban : vers l’autocratie médiatique

Lorsque Viktor Orban atteint le sommet de l’exécutif en 2010, la Hongrie était 23e du classement mondial de RSF. Dix ans après, le pays pointe à une inquiétante 89e place [1].

Aujourd’hui, plus de 80% des médias hongrois sont détenus par des oligarques proches d’Orban ou par le premier ministre lui-même [2]. Dès son accession au pouvoir, le puissant chef d’État avait d’abord commencé par transformer la télévision publique en une véritable machine de propagande. Résultat, le paysage médiatique des Hongrois est aujourd’hui fabriqué de toute pièce. Alimenté par des informations biaisées, sans contradiction, les médias du gouvernement (presque 500 au total) monopolisent l’espace médiatique du pays en exerçant un éreintement systémique contre l’opposition politique.


Le pouvoir hongrois exerce une véritable politique discriminatoire envers les médias indépendants. Les trois quarts de la publicité des pouvoirs publics sont alloués aux médias pro-gouvernementaux. À titre de comparaison, le média en ligne proche du gouvernement, Origa, avait reçu 44,5% des parts de publicité d’État, contre seulement 4,5% pour Index.hu en 2020 [3]. Une stratégie qui vise à écraser économiquement les médias indépendants du pays. Une politique qui sert les actions des services de communication des institutions publiques : limitation de l’accès des journalistes indépendants aux députés du Parlement et refus des demandes d’interviews par des médias qui osent critiquer l’activité gouvernementale.

L’Union européenne s’inquiète fortement de cet effritement accru de la liberté de la presse au sein même de l’un de ses États membres. Bruxelles avait lancé en 2018 une procédure exceptionnelle contre Budapest pour violation des valeurs européennes. Mais l’effet escompté n’a pas été au rendez-vous, et Viktor Orban continue à télécommander la Hongrie vers un régime aux allures hautement autoritaires.


Le 14 février dernier, la première radio indépendante du pays, Klubradio, a cessé d’émettre sur les ondes. Le Conseil des médias en Hongrie, composé uniquement de candidats du parti au pouvoir Fidesz désormais, a obtenu l’invalidation de la licence d’exploitation de Klubradio. Contraint de basculer sur le web, cette radio était le principal média qui critiquait encore ouvertement le gouvernement mené d’une main de fer par Viktor Orban. Mais cette bataille entre l’exécutif et la radio indépendante ne date pas d’hier. Cela fait dix ans que le gouvernement engage de nombreux coups de force à l’encontre de Klubradio. Le média en était réduit à émettre uniquement au sein de la capitale. Aujourd’hui, la Hongrie perd un acteur central de sa pluralité médiatique. Ou du moins, de ce qu’il en reste.


Le démantèlement insidieux de la presse libre en Pologne

En Pologne, les élections parlementaires de 2015 ont marqué le retour du parti conservateur, Droit et Justice (PiS), succédant à la gouvernance libérale et europhile du parti Plate-forme civique (PO), mené par Donald Tusk depuis 2007. L’exercice du pouvoir par le PiS se caractérise par une véritable liquidation des acquis démocratiques, politiques et sociétaux dans le pays : augmentation des pouvoirs de l’exécutif au détriment du législatif, mainmise sur les médias, encadrement de la justice, durcissement de la loi anti-avortement, refus du mariage homosexuel [4].

Comme en Hongrie, le gouvernement polonais, dirigé par Mateusz Morawiecki, mène une politique de rationalisation médiatique comparable à la méthode Orban, c’est-à-dire en limitant drastiquement l’attribution de publicités publiques aux médias indépendants, entre autres. Là-aussi, l’attribution des espaces publicitaires est inégalement partagée : en 2019, l’hebdomadaire de droite dure Gazeta Polska a tiré 49% de ses revenus publicitaires des annonces des entreprises publiques, contre 0,2% et 0,3% seulement pour Newsweek et Polityka, deux journaux hebdomadaires pro-opposition [5].


En début d’année, le parti au pouvoir présentait un projet de taxe sur les revenus publicitaires de la presse. Un moyen pour alourdir davantage les pertes économiques des médias n’étant pas détenus par l’État. Cet impôt s’élèverait de 2 à 6 % pour la presse écrite et de 2 à 10 % pour l’audiovisuel. Cette taxe doit concerner notamment les médias internationaux et les géants du numérique. Un argument adroit qui permet à Mateusz Morawiecki de rattacher ce projet dans le cadre de la lutte européenne pour la taxation des GAFAM.

Pour alerter sur cette dégradation de la liberté de la presse, une grande partie des médias privés polonais est entrée en grève le 10 février en suspendant les publications pendant la journée [6]. Une façon pour cette branche menacée du paysage médiatique du pays de lancer un message puissant aux citoyens, celui de rendre compte de l’état d’une société sans médias indépendants.

Varsovie applique aussi une politique agressive à l’encontre des journalistes du pays, marquée par une multiplication des condamnations de ces derniers pour diffamation. Des peines qui peuvent sanctionner les journalistes jusqu’à un an de prison [7].


L’Europe impuissante ?

Difficile d’évaluer la réaction européenne à ce problème de taille. Mais en tout état de cause, le comportement des dirigeants hongrois et polonais porte directement atteinte à la préservation de l’État de droit. Et c’est bien embarrassant pour une Union européenne qui, jusqu’alors, était une puissance normative en matière de défense des droits de l’Homme et de la démocratie.

En septembre 2020, le rapport annuel sur la situation de l’État de droit dans l’Union européenne avait pointé l’effritement de la liberté de la presse en Hongrie et en Pologne [8]. L’Union constate, mais il est bien difficile pour elle d’agir réellement. Se pose en effet la question de la légitimité de la Commission à prendre des actions sans pour autant empiéter sur la souveraineté étatique d’un pays membre.


L’exclusion de la Pologne et de la Hongrie, serait-elle une option envisageable ? Aucunement. Il n’y a pas de procédures d’exclusion prévues dans les traités européens. Cependant, une autre possibilité, qui pourrait considérablement affaiblir les deux pays, est possible, via l’article 7 du traité sur l’Union européenne (TUE). Les dispositions de cet article peuvent conduire à la suspension du droit de vote au Conseil des ministres de l’UE en cas de violation des valeurs de l’Union qui sont « le respect de la dignité humaine, de la liberté, de la démocratie, d’égalité, de l’État de droit ainsi que le respect des droits de l’Homme »[9]. Le 12 septembre 2018, le Parlement européen s’est prononcé en faveur du lancement de cette procédure contre la Hongrie. Aucune procédure n’est encore enclenchée à l’encontre de la Pologne, mais le pays est dans le viseur des institutions européennes. Cependant, pour que la procédure soit validée, le Conseil des ministres de l’Union doit constater le risque de violation des valeurs et adresser des recommandations au pays en question. Par la suite, c’est le Conseil européen qui doit voter, à l’unanimité, pour passer à la dernière étape qui mettra en application des sanctions. Des sanctions qui devront être votées par majorité qualifiée.


Il semble cependant difficile d’imaginer que le Conseil européen prenne une telle décision. Ce serait en réalité un autre marqueur qui affaiblirait l’unité européenne et un tel évènement créerait inévitablement des tensions diplomatiques intra et inter européennes. Alors pour l’instant, on attend, on surveille et on voit ce qui se passe. Mais est-ce la bonne stratégie ?


Article rédigé par Gymnote

  • Facebook
  • Instagram
  • Twitter
  • LinkedIn - Black Circle