L’Europe face à la répression des Ouïghours : un casse-tête chinois.

Depuis le début des années 2010, et plus particulièrement après l’arrivée de Xi Jinping à la Présidence de la République Populaire de Chine, la communauté ouïghoure subit une répression de plus en plus alarmante. Cette population turcophone et à majorité musulmane sunnite vit essentiellement dans la région autonome chinoise du Xinjiang, à l’Ouest du pays.

© Ozan Kose/AFP

Depuis 2014, le gouvernement chinois intensifie sa politique de « rééducation » des Ouïghours en les plaçant notamment dans des camps d’internement. La communauté ouïghoure fait face à une répression sévère mais aussi très opaque. De plus en plus de preuves mettent néanmoins en évidence la réalité du génocide culturel de cette communauté par le gouvernement chinois. Pourtant, la médiatisation de cette répression féroce peine à véritablement s’imposer et à bousculer l’opinion publique occidentale. Une dynamique ambiguë qui s’explique en grande partie par le renouveau des relations diplomatiques entre l’Empire du Milieu et l’Europe, conditionné par une dépendance commerciale de plus en plus forte à Pékin.

La répression des Ouïghours en Chine

Malgré les revendications indépendantistes de la Seconde République du Turkestan (composée essentiellement de Kazakhs, de Mongols et de Ouïghours), la République Populaire de Chine (RPC) créé la région autonome du Xinjiang, en 1955, en favorisant l’implantation des colons Hans. Progressivement, le favoritisme social pour les Hans suscite le mécontentement auprès des la population majoritaire, les Ouïghours. Alors que certains nationalistes de la minorité musulmane renoncent à l’usage de la force et s’exilent de la région, les plus radicaux – notamment le Parti islamique du Turkestan, qui a revendiqué l’attentat de la Place Tienanmen en 2013 [1] – préconisent une réislamisation du Xinjiang. Un mouvement qui a été soutenu par l’organisation terroriste Al-Qaïda et des groupes talibans afghans et pakistanais [2]. Alors que les États-Unis lancent la « guerre contre le terrorisme » après les attentats du 11 septembre 2001, la Chine entreprend la lutte contre le djihadisme et le radicalisme musulman à l’intérieur de ses frontières. Pékin applique alors des mesures antiterroristes sur son territoire, et plus particulièrement dans la région du Xinjiang.


En 2008 et 2009, des émeutes éclatent d’abord au Tibet puis au Xinjiang; les communautés hans sont la cible de ces contestations. Le PCC remet alors en cause le multiculturalisme en Chine et le considère finalement comme une menace pour l’unité nationale [3]. L’arrivée au pouvoir du Président Xi Jinping en 2013 marque l’intensification d’une nouvelle politique basée sur l’assimilation culturelle et politique des ethnies minoritaires en Chine. Se met alors en place, dès 2014, un appareillage intensif des moyens de surveillance de masse allié à la création des premiers camps d’internement des Ouïghours dans le Xinjiang. En 2018, sur les 22 millions d’habitants de la région autonome du Xinjiang, au moins un million de Ouïghours seraient internés [4].

Jusqu’à la fin des années 2010, l’opacité du traitement des Ouïghours en Chine a rendu la prise de conscience du génocide culturel de la minorité musulmane inintelligible. L’accès difficile pour les journalistes du monde entier dans le Xinjiang n’a pas permis d’obtenir des témoignages ou des preuves directes pour rendre compte de la situation. Mais depuis 2018, les ONG et les médias internationaux se penchent davantage sur la question. Malgré le contrôle strict de l’espace numérique chinois, des images montrant des détenus ouïghours prêts à embarquer dans des trains parviennent néanmoins jusqu’en Europe en juillet 2020 [5]. Un extrait accablant qui met alors les citoyens et surtout les gouvernants du monde entier face à la réalité de la plus grande incarcération de masse en cours d’une minorité [6].


La dépendance commerciale occidentale à la Chine

Malgré la pandémie du coronavirus, la Chine maintient sa force économique et affiche un taux de croissance encore positif. D’ici 2025, le pays deviendra la première puissance économique mondiale. L’expansion économique et financière de la Chine devient déterminante à partir de 2008 : profitant d’une croissance économique forte depuis la fin des années 1980, la Chine n’a été que partiellement impactée par la crise des subprimes et la crise de la dette européenne. Elle a même su en tirer profit pour consolider son ascension économique. En effet, la Chine avait notamment accepté, après la crise financière de 2008, d’assumer une partie des dettes de la Grèce, de l’Italie, du Portugal, de l’Espagne et de l’Irlande. Un soutien économique permettant à Pékin de se positionner comme un partenaire économique de choix pour l’Europe [7]. Avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, le développement des échanges commerciaux avec le monde est devenu une priorité pour Pékin. La nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative, BRI) est l’illustration de cette ambition chinoise.

Déjà dépendante des produits chinois, l’UE ne semble pas avoir d’autres choix que de cimenter sa relation commerciale avec une Chine qui, quant à elle, ressort quasiment indemne de la crise économique engendrée par la pandémie. Cette dépendance commerciale à la Chine conditionne fortement la relation diplomatique entre les deux puissances. Selon Eurostat, la Chine est le deuxième partenaire commercial de l’UE en 2018 et aurait investi, au cours des années 2010, près de 150 milliards d’euros en Europe. Au-delà du Vieux Continent, c’est en réalité le monde entier qui est économiquement dépendant de la Chine. Les plus grandes firmes multinationales ont massivement recours à la sous-traitance chinoise. En effet, la répression envers les Ouïghours s’intensifie considérablement, et la politique d’internement s’accompagne aussi par l’exploitation de la minorité ouïghoure dans des usines de production de firmes multinationales. L’Institut australien de stratégie politique (ASPI) a estimé que plus de 80 000 Ouïghours ont été réquisitionnés par le PCC pour travailler auprès d’entreprises comme Volkswagen, Gap, Adidas, Nike, Apple, Microsoft, Huawei ou encore H&M [8].


Face à la réalité de la répression des Ouïghours, l’UE détient-elle encore des leviers suffisamment déterminants pour rééquilibrer son partenariat avec la Chine afin d’imposer une ligne de conduite en adéquation avec les valeurs de préservation des droits fondamentaux ? C’est tout le sujet de discorde qui commence à s’immiscer dans les rapports économiques entre l’UE et la Chine. Mais il est certain que l’intérêt économique de la relation Chine-UE est très important pour les pays européens.

Après sept années de négociations pour mettre en œuvre un accord de protection des investissements entre la Commission européenne et la Chine, l’UE a incité le gouvernement chinois à déployer des efforts pour ratifier des conventions interdisant le travail forcé tout en signant cet accord, le 30 décembre 2020. La ratification de ce dernier devrait intervenir dans au moins deux ans. Cet accord a pour ambition de rééquilibrer la relation commerciale avec la Chine, notamment en luttant contre ses pratiques anticoncurrentielles, et en permettant aux entreprises européennes d’acquérir des entreprises ou d’en créer dans des secteurs clés de l’économie chinoise [9]. Un accord qui tente donc de favoriser la position stratégique européenne en matière économique mais sans prendre de réelles actions pour imposer à l’Empire du Milieu le respect des droits de l’Homme.


La faible médiatisation du sort des Ouïghours : expression de l’hégémonie chinoise ?

Jusqu’ici, la prise en compte de la réalité du génocide culturel des Ouïghours a été peu considérée en Europe ; le traitement médiatique de ce drame humanitaire reste assez éphémère. Mais depuis 2018, ce sujet commence à s’imposer doucement dans le paysage médiatique français. Le lauréat du prix Albert Londres en audiovisuel de 2020 a présenté par ailleurs un documentaire qui traite de la question de la surveillance de masse des populations en se focalisant notamment sur l’exemple inquiétant du pistage numérique intense du pouvoir chinois à l’encontre de la communauté ouïghoure dans le Xinjiang [10]. Si nous pouvons observer une hausse des reportages et des dossiers approfondis sur la répression des Ouïghours, il y a néanmoins un manque de visibilité à l’échelle globale pour l’opinion publique sur le sort de ces derniers, et surtout sur l’esclavage moderne que cette communauté subit.


Depuis 2018, il faut dire que l’actualité nationale est dense ; la crise des gilets jaunes, les contestations vis-à-vis de la réforme des retraites et enfin l’intensité de la couverture médiatique de la crise du COVID et de ses conséquences laissent inévitablement moins de place aux drames lointains comme l’internement des Ouïghours en Chine mais aussi la crise humanitaire au Yémen, ou encore la guerre civile sud-soudanaise qui a fait plusieurs centaines de milliers de morts et presque 1 million de réfugiés [11] depuis 2013.

Cette faible médiatisation du sort des Ouïghours s’accorde malheureusement avec une inaction dérangeante de la part des Européens à l’encontre de la Chine. De leur côté, les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni se montrent ferme à l’égard cette répression (du moins sur l’aspect commerciale) en bloquant notamment les produits soupçonnés d’utiliser du travail forcé en Chine [12]. Si cette mesure ne devrait pas avoir un impact décisif sur l’économie chinoise, elle lance cependant un message politique fort. Une mesure, certes symbolique, mais qui tente d’imposer une ligne rouge à Pékin qui bafoue sciemment les droits humains. Dans le cadre de la guerre commerciale sino-américaine, il n’est pas surprenant que Washington prenne une telle position.


Le 25 janvier 2021, lors du forum économique mondial de Davos, le Président chinois affichait l’ambition hégémonique de Pékin en mettant en garde la communauté internationale ; « bâtir des clans ou déclencher une nouvelle guerre froide, rejeter, menacer ou intimider les autres (...), le bouleversement des chaînes d’approvisionnement ou des sanctions afin de provoquer l’isolement ne fera que pousser le monde dans la division et même la confrontation ». Consciente de sa position centrale, voire incontournable, dans le commerce international, la Chine menace et n’entend pas réévaluer son recours au travail forcé et sa politique d’assimilation culturelle des minorités.


La dynamique européenne actuelle n’encourage pas à une relocalisation de nos industries en Europe et favorise même une hégémonie chinoise qui, tôt ou tard, risque d’entraver nos libertés. Au-delà de l’aspect économique, ce qui est essentiellement en jeu c’est tout simplement le seuil de tolérance qui s’applique à l’irrespect chinois des droits fondamentaux. Finalement, la couverture médiatique discrète en Europe de cette répression de masse en cours, peut apparaître comme un indicateur d’acquiescement inconscient des pratiques intolérables du gouvernement chinois. Karl Popper décrivait dès 1945 ce risque pour les démocraties libérales d’être fragilisées par l’intolérable [13]. C’est là tout le problème de la relation ambigüe Chine-UE où, dans le cadre d’une forte dépendance commerciale à Pékin, l’aspect économique semble prendre l’ascendant sur les considérations des droits humains.

Article rédigé par Antoine Jourdet