L'innocence exploitée (3) : les enfants esclaves du cacao en Côte d'Ivoire.

Cela fait plusieurs années que la Côte d’Ivoire est accusée par plusieurs associations de Défense des Droits de l’Homme d’exploiter des enfants dans la culture du cacao. Si le sujet est très peu évoqué en France, il représente un vrai pôle médiatique localement. Bien que le problème se situe à des milliers de kilomètres, sommes-nous

concernés ? Est-il possible d’améliorer la situation ?


Image tirée de Blastingnews

La Côte d’Ivoire fournit 40% de la totalité de cacao qui circule, ce qui la hisse au premier rang mondial dans ce secteur. Cette activité représente 10% du PIB national. Cette part importante de la richesse du pays est produite par quelques centaines de milliers de petits exploitants indépendants, généralement isolés, qui utilisent une main d’œuvre sans le moindre contrôle administratif ou respect de règles sociales. Et quelle catégorie de personnes est la plus rentable par son énergie et son obéissance ? Les enfants.


La plupart ne sont pas enfants ivoiriens, mais des mineurs provenant de pays frontaliers comme le Mali ou le Burkina Faso. Plusieurs sources expliquent que ces enfants sont enlevés à l’insu des parents par des trafiquants, qui les ramènent sur le sol ivoirien par des bus. Une fois arrivés à destination, ces jeunes hommes et enfants sont récupérés ou achetés à la gare routière pour être directement dirigés dans les champs d’exploitation. Le reportage « Cacao, les enfants pris au piège » produit par l’émission Envoyé spécial en 2019 (1) montre ces bus et gares routières en question.

Selon un chiffre de 2017 (2), ils seraient entre 300 000 et 1 million d’enfants à travailler illégalement dans les cacaoyers. Un chiffre qui ne cesse de croître , selon une récente étude de International Cocoa Initiative (ICI) (3).


Le travail des enfants pour la production de cacao est comparable à de l’esclavage. Le reportage cité ci-dessus nous apprend qu’ils sont exploités à volonté, sans aucune rémunération, pour ramasser les fèves de cacao. Le schéma socio-économique est le suivant : les enfants travaillent dès l’âge de 11 ou 14 ans pendant environ 6 ans, sans rien toucher revenus. Ensuite, lorsqu’ils arrivent vers l’âge de 18 ans, les producteurs leur accordent une petite parcelle de terre, sur laquelle ils détiennent leur propre exploitation. Cette méthode est à l’origine de la multiplicité de petits producteurs qui, à leur tour, renouvelleront le cycle avec d’autres enfants.

En plus de n’être pas payés, les enfants sont exposés à de réèls dangers pour leur jeune âge : transport de charges très lourdes, violences morale ou physique si le travail n’est pas fait correctement, exposition à des produits toxiques sans protections, comme le glyphosate (cet herbicide sert à dégager de l’espace pour planter les cacaoyers).


Des responsables que nous entretenons.

La quasi-totalité du cacao produit sert à fabriquer du chocolat, sous toutes ses formes, de la barre chocolatée industrielle, aux chocolats les plus fins présents chez les grands chocolatiers. Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses associations de Défense des Droits de l’Homme dénoncent ces pratiques au sein des chaînes d’approvisionnement de grandes firmes internationales du chocolat. Nestlé, Mars, Hershey’s ou encore Mondelez font partie de celles qui sont soupçonnées d’entretenir cet esclavage moderne. Comme pour l’exploitation des enfants dans les mines de cobalt, (sujet du premier article de la série L’innocence exploitée (4)) ces firmes ne sont pas directement responsables, dans le sens où ce ne sont pas elles qui organisent ce travail illégal et le trafic d’enfants qu’il engendre ; elles sont accusées de fermer les yeux sur cette activité pourtant connue, en ne vérifiant pas à la base de leur chaîne d’approvisionnement d’où provient leur cacao.

En réalité, il est très compliqué de tracer la provenance du cacao qui finit dans nos supermarchés.

Une fois qu’il est cultivé, il est placé dans de gros sacs qui arrivent directement dans des petites entreprises locales, qui le dirigent ensuite vers de plus grosses structures. IL est ensuite exporté dans vers les industries précitées. En raison du nombre de petits producteurs isolés, il est quasi-impossible de savoir si des enfants ont participé à la récolte des fèves de cacao. Pourtant, des solutions existent. Le Ghana, pays frontalier à l’Est de la Côte d’Ivoire, s’est vu appliquer des mesures afin de lutter contre le travail des enfants,

comme l’étiquetage des sacs de cacao, afin de savoir exactement d’où il provient. Mais même ce type de mesures n’est pas forcément efficace. En effet, comme le montre le reportage d’Envoyé spécial, ainsi qu’une récente enquête réalisée par le média danois Danwash (5), même les entreprises certifiées Fairtrade ne peuvent pas assurer que le cacao qu’ils reçoivent n’a pas été produit par des enfants, alors que cette étiquette est censée assurer le contraire (6).


La scolarisation, une solution efficace ?

Si nous nous référons à l’échelle haute de l’estimation du nombre d’enfants présents dans cette activité esclavagiste, ils représentent un tiers du nombre d’écoliers dans le pays. En février dernier, le ministre ivoirien de la communication et des médias, Sidi Fiémoko Touré, assurait que le taux de scolarisation était passé de 73% en 2012, à 91% en 2018. Ce chiffre est très encourageant et représente une véritable bonne nouvelle pour le pays, bien qu’il ne signifie pas que le nombre d’enfants exploités diminue. Et cela s’explique logiquement par la provenance de ces derniers.

Si la grande majorité arrive des pays frontaliers, la scolarisation locale ne peut pas avoir d’impact sur eux. Une solution efficace serait de traiter le problème à sa source, et que les Etats concernés fassent en sorte que les enfants ne puissent pas être enlevés ou donnés par des familles indigentes, en leur assurant un système de protection.



Bien que le problème semble impossible à régler dans l’immédiat, il ne faut pas tomber dans un pessimisme passif, croyant que nous ne pouvons rien faire. Des solutions à petite échelle peuvent être envisagées, comme arrêter de consommer les produits provenant des industries où le travail d’enfants est avéré dans leurs chaînes d’approvisionnement, jusqu’à des décisions salutaires soient prises.

Le journalisme et l’opinion publique ont aussi un rôle à jouer : écrire en continu sur le sujet, ne pas arrêter les investigations qui dérangent les producteurs locaux, transmettre les rapports des ONG qui travaillent sur place, afin que les principaux responsables de cette activité ne se sentent jamais à l’abri.


Article rédigé par Hugo Buton



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