L'innocence exploitée (2) : les enfants jockey d'Indonésie et du Moyen-Orient.


Capture d'écran du reportage "Les enfants jockey de Sumbawa", diffusé sur Arte.

Les courses d’enfants jockey sont très populaires en Indonésie et dans certaines régions du Moyen-Orient. Sur internet, le terme "enfants jockey" est principalement utilisé pour décrire deux types de traditions extrêmement dangereuses que nous distinguons dans cet article : les courses de chevaux ayant lieu en Indonésie, et les courses de chameaux dans certains pays du Moyen-Orient. Ces deux activités ont beaucoup de similitudes malgré quelques différences. Bien qu'elles soient interdites dans les pays qui les pratiquent, cessent-elles pour autant ?


En 2018, Michael Niermann réalisa un documentaire pour Arte intitulé Les enfants jockey de Sumbawa. Sumbawa est une île indonésienne comptant environ 1,5 millions d’habitants qui se situe à l’Est de Bali. Le reportage nous immerge au sein d’une famille qui entretient cinq enfants, dont 3 sont jockeys. Le papa assure que le cadet a commencé à monter à cheval dès l’âge de trois ans ; tandis que l'aîné a commencé la compétition dès l'âge de cinq ans. L'aîné de la famille arrive à la fin de sa carrière de jockey. Il n’a que douze ans. L'Indonésie n'est pas le seul pays asiatique à pratiquer cette activité périlleuse. Par exemple, la Mongolie, pour sa fête nationale dite du Naadam, pratique aussi la course de chevaux montés par des enfants. Il existe une pratique semblable dans les pays du Golfe et de l'Afrique du Nord-Est. Le principe est le même, sauf que les courses se pratiquent sur le dos de chameaux. Cette activité est une réelle tradition dans les pays désertiques, et engage des enfants tout aussi jeune.


L'âge de ces deux catégories de jockeys est justifié par le fait que les deux animaux en question sont plus performants avec des personnes très légères sur le dos. Alors quoi de mieux qu'un enfant de 6 ans ? Dans le cas des courses de chameaux, l'obsession du poids peut provoquer des traitements très dures, comme une nourriture infâme et restreinte ou des entraînements sous une chaleur caniculaire en plein désert. Les chameaux, quant à eux, reçoivent un traitement de stars.


Ces courses engendrent de grosses sommes d'argent, dans des milieux submergés par la pauvreté. Dans le reportage sur les enfants de Sumbawa, il est précisé qu'un des trois enfants gagne en une semaine ce qu'un cultivateur de riz (une des principales activités de Sumbawa) gagne en neuf mois. Le père précise que les courses ont permis à la famille de se construire une maison, alors qu'auparavant, ils n'avaient pas de quoi se nourrir tous les jours. Il est donc compréhensible que les parents préfèrent envoyer leurs enfants sur les pistes plutôt qu'à l'école. Dans le cas des courses de chameaux, il est dit dans un reportage d'Africanews que si un chameau gagne une course, il peut être vendu jusqu'à 25 000 $, ce qui représente une somme très importante pour un éleveur de chameaux. Cependant, nous pouvons distinguer ici une grande différence entre les deux traditions. Les courses de chevaux voient l'argent aller aux enfants (qui permet ensuite de nourrir les familles), tandis que les enfants qui pratiquent les courses de chameaux sont bien souvent des esclaves. Certains de ces enfants sont envoyés par des familles bangladaises ou pakistanaises qui pensent que leurs enfants deviendront domestiques au Qatar ou aux Emirats Arabes Unis, et qui ignorent complètement le sort que leurs enfants subissent. D'autres sont enlevés dans les mêmes pays et deviennent des esclaves ; tandis que les jockeys indonésiens restent dans un cadre familial comme le montre le reportage.


Bien que les conditions de vie des deux catégories d'enfants jockey varient, il y a une caractéristique qui est commune à ces deux pratiques : la dangerosité des courses. Dans les deux cas, les enfants sont montés sur les animaux à cru, c'est-à-dire sans selle et pieds nus. Le seul moyen de s'accrocher à l'animal est une simple corde. Des enfants de sept ans sont donc montés, sans aucune sécurité, sur un chameau de deux mètres de haut, ou sur un cheval pouvant atteindre 70 km/h. La moindre chute est donc fatale, en témoigne le nombre de morts ou de blessés à vie. L'enfant en fin de carrière dans le reportage témoigne avec le sourire qu'il s'est plusieurs fois cassé les jambes dans des compétitions. Dans la séquence suivante, on remarque que son tibia est complètement tordu, ce qui lui donne une démarche particulièrement arquée. Les moyens de sécurité mis en place pour les enfants d'Indonésie sont les suivants : un petit casque, une cagoule, et un bandeau en tissu qui entoure le ventre, avec des membres d'animaux morts à l'intérieur. Celui-ci est censé servir de coussin en cas de chute. On remarque dans le reportage que la sécurité relève bien plus de la superstition que de la protection.


Des lois théoriques pour des pratiques toujours existantes.

Photo tirée du reportage d'Africanews.

En 2005, après une multitude de plaintes déposées par des associations de défense des droits de l'homme contre certains pays du Golfe (Qatar et EAU), cette pratique fût interdite pour les enfants de moins de 15 ans par le biais d'une loi. Cela avait mené à une vaste opération de rapatriement des enfants kidnappés dans les pays dont ils étaient originaires : près de 3 000 enfants avaient pu rentrer chez eux. Certains médias mettent aujourd'hui en avant la création de robots afin de remplacer les enfants tout en faisant perdurer la tradition. Cependant, cette innovation reste à nuancer, sachant que pour l'instant, les robots sont bien moins performants que les enfants, et que le prix de ces derniers est une limite à leur généralisation. Mais est-ce que cette loi et cette innovation ont permis d'arrêter cette exploitation ? Il semblerait que non. Au mois de mars 2010, soit cinq ans après la promulgation de la loi, le média britannique Independant publiait un article montrant une compétition de chameaux aux E-A-U, dans laquelle figurait un enfant de dix ans. De plus, une vidéo publiée par le média Africanews le 21 mars 2019 couvrait une compétition ayant lieu en Egypte, dans laquelle on peut voir des enfants âgés d'à peine 9 ans monter sur des chameaux (cf. photo).


En Indonésie, la loi interdit aux enfants de moins de 15 ans de travailler. Mais cette loi semble totalement inefficace et purement théorique, face à la situation des familles qui voient dans leurs enfants l'opportunité de sortir de la misère. Comme témoigne Romi Perbawa, photographe et auteur du reportage photographique Riders of Destiny, aucun parent ne souhaite voir son enfant monter sur des chevaux, mais la situation sociale dans laquelle ils se trouvent les force à le faire. Cela est parfaitement applicable pour les familles qui envoient leurs enfants dans les pays du Golfe, dans l'espoir de recevoir de l'argent.


Bien que la tendance soit à la baisse pour les jockeys sur chameaux, la situation ne semble pas progresser pour les enfants indonésiens. Il est donc essentiel d'encourager les organisations de défense des droits de l'homme à mettre la pression sur les gouvernements des pays où les traditions prévalent sur les lois ; car la place de ces enfants est sur une chaise en train de suivre les cours élémentaires, et non sur des animaux en train de risquer leur vie pour un spectacle qui profite à des adultes en manque de divertissement.


H.B




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