La précarité menstruelle, une urgence de santé publique.

Dans un communiqué de presse du 13 février 2020, l’ex-secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, et la secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, Christelle Dubos, présentaient un projet d’expérimentation de la gratuité des protections hygiéniques dans plusieurs lieux collectifs. Cette annonce faisait suite au rapport publié le 11 février 2020 par les députées Laëtitia Romeiro Dias et Bénédicte Taurine sur la précarité menstruelle, dont souffrent 1 700 000 femmes en France selon l’association Règles élémentaires (cette association publie ce chiffre sur la base d’une étude IFOP réalisée pour Dons solidaires en 2019) (1).


Image tirée du Nouvel Obs.

La précarité menstruelle en France et à l’international

La précarité menstruelle est définie comme « la difficulté ou le manque d’accès des personnes réglées aux protections hygiéniques par pauvreté ». Cette précarité touche notamment les personnes sans-abris (environ 40 000 femmes concernées), trop souvent forcées de faire un choix entre acheter des protections hygiéniques et se nourrir. Elle concerne encore de nombreuses étudiantes, des travailleuses en situation précaire et des détenues. Dans un article de 2019, le journal Le Monde a tenté de calculer le coût engendré par les règles pour une femme tout au long de sa vie. Ce calcul implique l’achat de protections hygiéniques, les antidouleurs (qui pour certains, comme le Spasfon, sont peu pris en charge par la sécurité sociale), mais encore les draps et sous-vêtements qui peuvent être tachés durant un cycle. Il faut encore ajouter à cela des visites annuelles chez le gynécologue. L’article estime alors qu’au minimum, « le coût avoisinerait 100 à 150 euros par an – soit 10 euros pour chaque période de règles ». Pour 1,6 millions de femmes, le budget des règles représente alors 5% du budget restant après les dépenses pré-engagées (loyer, crédit, etc.) (2).

A ces contraintes financières s’ajoutent des risques majeurs en termes de santé : la difficulté d’accès à des protections hygiéniques oblige souvent les femmes à trouver des « solutions de fortune », à garder un tampon durant plusieurs jours d’affilée, à utiliser des chiffons ou des vieux vêtements en guise de protection. Ces solutions entrainent alors une augmentation du risque d’infection et de choc toxique. D’autre part, même pour celles qui ont les moyens suffisants pour se procurer tampons et serviettes, leur composition est souvent douteuse (pesticides et autres substances toxiques à l’origine de ces infections).

Les difficultés d’accès aux protections hygiéniques éclipsent d’autre part l’importance de leur coût écologique. Brune Poirson, la secrétaire d’Etat auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire, rappelait ainsi la nécessité de travailler sur des filières de recyclage des serviettes hygiéniques à l’heure ou une usine seulement en Europe est capable de recycler les protections absorbantes. Les alternatives écologiques telles que la « cup » (dont le risque de choc toxique reste quasiment identique à celui d’un tampon), ou encore les culottes menstruelles sont couteuses à l’achat (à partir de trente euros pour cette dernière protection). Ce prix important aura même un effet dissuasif sur des femmes pour qui les protections « classiques » sont abordables et qui pourraient être tentées par ces solutions plus respectueuses de l’environnement.

Tour du monde des solutions contre la précarité

La situation est d’autant plus désastreuse dans les pays non occidentaux. Au Népal, la tradition Chaupadi (censée être abolie depuis 2005) veut que les femmes qui ont leurs règles restent cloîtrées pendant une semaine, s’exposant ainsi aux intempéries, au risque de contracter des maladies potentiellement mortelles, ou encore aux morsures de serpent (comme ce fut le cas pour une jeune népalaise en 2017 alors qu’elle effectuait son « exil menstruel »). En Afghanistan, certaines femmes sont persuadées que se laver les parties génitales pendant leurs règles serait source de stérilité.

La plupart de ces croyances sont dénoncées par l’Unicef qui tente de mettre en place des actions d’informations des jeunes filles, tels que le programme WASH dont l’objectif est d’installer des équipements hygiéniques mais aussi un programme d’apprentissage de bonnes pratiques liées aux menstruations.

Malheureusement, le tabou autour des règles n’est pas qu’une affaire de pays en voie de développement, et reste encore très présent dans la plupart des pays développés.


Pour répondre à ces difficultés, des projets visant à lutter contre les précarités menstruelles ont vu le jour.

En France, depuis le 1er janvier 2016, la TVA sur les protections périodiques a été baissée à 5,5% contre 20% auparavant.

Le projet annoncé par le gouvernement en février dernier entrera en vigueur quant à lui en septembre 2020 et consistera en la distribution gratuite de protections périodiques pour les femmes en situation de précarité grâce à la mise en place d’un budget d’un million d’euros. Si cette initiative est menée pour le moment à titre expérimental et les conditions de distribution ainsi que l’utilisation du budget sont encore mal connues, elle demeure pour autant encourageante et permet à la France de s’aligner sur d’autres pays dont l’action contre la précarité aura été moins tardive.

Le 25 février 2020, le Parlement écossais a définitivement adopté une proposition de loi visant à distribuer gratuitement des protections hygiéniques dans des lieux publics dédiés tels que les pharmacies ou les centres communautaires (3).

Le 3 juin, la Nouvelle-Zélande a avancé sur la question en prévoyant l’accès gratuit pour les jeunes filles scolarisées à des protections périodiques. Prévue seulement de manière expérimentale dans une région du pays (Waikato), l’objectif est de généraliser cette initiative d’ici 2021 (4). Cette décision intervient à la suite du constat qu’un nombre élevé de jeunes filles (environ 95 000 selon les propos de la Première ministre Jacinda Ardern) ne peuvent se rendre à l’école lorsqu’elles ont leurs règles en raison de la difficulté à acheter des protections.

Aux Etats Unis, divers états tels que le Wisconsin, la Californie, ou encore l’Illinois ont déposé plusieurs projets de lois prévoyant l’accès gratuit aux protections hygiéniques dans les établissements publics. En 2017, en Corée du Sud, a été mis en place un système de carte de paiement attribuée sur critères sociaux (étendue à toutes les jeunes filles sans distinction à Séoul). Enfin, en Allemagne, il est possible de trouver des protections hygiéniques en libre-service dans des cafés, musées, ou encore toilettes publiques.

En parallèle de ces mesures, le secteur privé s’engage également : Google, Facebook, Microsoft, ou encore Sarenza ont mis gratuitement à disposition de leurs employées des protections hygiéniques. Ces initiatives semblent avoir un impact positif sur le bien être des employées et moins couteuses que d’autres initiatives. Ainsi, « pour le prix d’un mug de bureau, on peut fournir [des protections périodiques] à une femme pendant un an » (5).

Droit fondamental et santé publique

Finalement, si tous ces projets sont importants, voire essentiels, ils restent la plupart du temps des exceptions. Si la priorité doit logiquement être donnée aux femmes en situation de précarité, le sujet d’une gratuité d’accès pour toutes les femmes est rarement posé, voire décrié par certaines femmes elles-mêmes. Pour autant, il semble que briser le tabou autour des règles et s’assurer que chaque femme puisse accéder facilement à des protections saines soient un enjeu majeur de la lutte pour l’égalité hommes/femmes.

Vanessa Thomas, chargée de l’étude « Comment l’hygiène menstruelle impacte nos sociétés » menée pour l’institut de relations internationales et stratégiques (6), déclarait en 2018 : « les tabous profonds qui subsistent autour du sang menstruel accentuent les challenges matériels vécus par les femmes pour gérer leur hygiène menstruelle. L’ensemble de ces challenges représente un déni des droits de l’Homme les plus basiques, en transformant un phénomène biologique en un obstacle à l’égalité des genres ».

En effet, les initiatives privées sont utiles et importantes, mais il est d’autant plus important que les règles deviennent une réelle question de santé publique.

L’infirmière américaine Virginia Henderson a construit 14 besoins fondamentaux de l’être humain. A côté du besoin de respirer, de boire et de manger, figure « le besoin d’être propre et de protéger ses téguments », défini comme « la nécessité pour chaque individu de maintenir l’intégrité de la peau, des muqueuses et des phanères, d’éliminer les germes et les souillures, et d’avoir une sensation de propreté corporelle, élément de bien être ». Cette définition étant parfaitement applicable aux menstruations, certaines organisations internationales considèrent que l’hygiène menstruelle doit être reconnue comme un droit fondamental estimant que « l’incapacité des femmes à gérer leurs menstruations avec dignité a une incidence négative sur les droits des personnes ».

La violence pour certaines femmes dans la gestion de leurs règles est renforcée par un manque profond d’informations et d’éducation des jeunes filles et garçons sur leur corps respectif. Si chacune doit pouvoir gérer ses menstruations comme elle le souhaite, et de manière privée, il est nécessaire qu’une réponse soit apportée de la part de l’Etat en rendant à chacune accessible des protections peu couteuses et sans risque pour la santé.

Si le droit à la santé est reconnu depuis 1948 par la Déclaration universelle des droits de l’homme, et bien que le système de santé français soit reconnu comme l’un des meilleurs par l’Organisation mondiale de la Santé, les menstruations semblent encore exclues de ce système de protection.


La précarité menstruelle est une problématique qui se conjugue uniquement au féminin. Elle s’ajoute ainsi à toutes les difficultés dont les femmes doivent faire face au sein de la société : écarts de salaire, pauvreté, priorités parfois décalées avec les besoins essentiels féminins. Les règles, simple phénomène biologique, deviennent finalement une problématique réelle et régulière à laquelle chacune doit faire face, souvent dans la douleur et la honte. Seule l’action politique peut permettre une évolution suffisante sur le sujet, afin de faire du droit à la santé un droit effectivement universel, sans genre ni limite budgétaire.


Article rédigé par Capucine Castro

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