Le conflit entre Valeurs Actuelles et Quotidien : l'illustration du rejet commun de la nuance.

En octobre 2019, un conflit ouvert éclatait entre le magazine hebdomadaire Valeurs Actuelles et l’émission Quotidien présentée par Yann Barthès sur TMC. Le sujet de la discorde : un reportage autour de l’eurodéputée Nadine Morano, de retour dans son quartier d’enfance du Haut-du-Lièvre à Nancy. C’est pour répondre à ce reportage diffusé initialement par Valeurs Actuelles, et censé démontrer l’islamisation du quartier, que Yann Barthès envoya ses équipes sur le même lieu quelques jours après. Son objectif était clair, il souhaitait tourner au ridicule les allégations du titre de presse, classé à l’extrême droite.

Yann Barthès tenant le numéro de Valeurs Actuelles sur le plateau de Quotidien.

Que nous dit ce conflit de notre paysage médiatique ? Sommes-nous en présence d’un simple clivage idéologique comme il en existe depuis l’apparition de la presse pluraliste au 19ème siècle ? Ou s’agit-il finalement d’une affaire qui révèle les points communs entre deux médias se réclamant du journalisme, tout en en négligeant les règles élémentaires ?


Le sujet de la discorde

Commençons donc par rappeler les faits. Tout débute en octobre 2019, lorsque Valeurs Actuelles publie un numéro contenant un reportage sur Nadine Morano, intitulé « Ce n’est plus mon quartier ». Un journaliste suit la députée européenne dans le quartier du Haut-du-Lièvre à Nancy, dans lequel elle a grandi, pour recueillir son témoignage sur l’évolution du lieu depuis son départ en 1989. La vidéo appuyant le reportage est publiée sur leur site en parallèle. Dans cette vidéo, Nadine Morano évoque la multiplication des femmes voilées ou encore le nombre de baptême qui selon elle, a drastiquement chuté. Cette visite guidée apparaît ainsi assez rapidement pour ce qu’elle est : un prétexte pour déplorer la « montée de l’Islam », et ainsi servir la ligne politique de Nadine Morano à laquelle adhère le journal Valeur Actuelles.


Quelques jours plus tard, Yann Barthès de Quotidien, ayant pris connaissance de ce reportage, envoie ses équipes dans le même quartier pour en dresser un portrait bien différent. Dans ce reportage, commenté en direct par le présentateur en plateau, tous les éléments décrits par Nadine Morano dans l’article sont repris et contestés, image à l’appui. Les journalistes filment la mosquée, mais interpellent l’un des gérants pour qu’il témoigne de son ouverture d’esprit, ils se rendent ensuite dans la boutique Hallal pour prouver que Nadine Morano n’y est jamais allée, et interviewent longuement une habitante, Yvette, qui témoigne d’une « évolution en bien » du quartier. Et Yann Barthès conclut la démonstration, jetant nonchalamment le magazine Valeurs Actuelles par-dessus son épaule et assénant : « Ce papier est un mensonge de la part de l’eurodéputée et de la part de Valeurs Actuelles ».


Et c’est ainsi qu’éclate le conflit ouvert entre Valeurs Actuelles et Quotidien. En réponse à Yann Barthès, en novembre 2019, le magazine hebdomadaire sort un numéro consacré à l’émission intitulé « La tyrannie des bien-pensants ». Sur la couverture l’animateur vedette de Quotidien apparaît, riant de manière goguenarde, le regard en coin.

L’équipe de Quotidien, ayant accès en amont aux publications de la presse périodique, découvre le numéro qui leur est consacré et décide de publier l’enquête sur leurs réseaux sociaux, invitant leurs téléspectateurs à consulter gratuitement le contenu plutôt que d’acheter le magazine en kiosque. Or évidemment, diffuser gratuitement le contenu d’un magazine de presse payante est absolument illégal, et le groupe de Valeurs Actuelles décide d’engager une procédure judiciaire. Finalement, les charges sont abandonnées, Valeurs Actuelles répond à Quotidien par un article, arguant que poursuivre la procédure serait inutile dans la mesure où il leur semble avoir démontré « publiquement la culpabilité » de l’émission.


Ce que nous dit ce clivage du paysage médiatique

Si cela peut paraître évident, il paraît néanmoins utile de rappeler que le conflit entre ces deux médias s’explique en grande partie par la divergence de leurs lignes politiques. En France, la politisation des titres de presse apparaît dès la fin du 1789, lorsque le pouvoir est contraint de renoncer à son pouvoir despotique sur la presse et autorise la publication de journaux dissidents. La conjonction du rétablissement du suffrage universel masculin en 1848, de la démocratisation de la presse et de l’adoption de la loi de 1881 établissant l’indépendance des journalistes, font de la fin du 19ème siècle un moment charnière pour la presse politique. Ce nouveau modèle de pluralisme s’exprime ainsi à travers la « diversité des titres, chacun diffusant directement et exclusivement une opinion » explique le spécialiste des médias Jean-Marie Charon. L’âge d’or de la presse, que l’on situe habituellement entre 1871 et 1914, voit en effet émerger des journaux politiques historiques : à gauche l’on retrouve le Cri du Peuple ou encore l’Humanité fondé par Jaurès en 1904. Les centristes peuvent lire le sérieux journal Le Temps tandis que les électeurs de droite se retrouvent autour de titres tels que L’Écho de Paris, la Libre Parole ou encore l’Action Française. La divergence politiques de ces titres apparaît de manière saillante lors de grands évènements politiques et sociaux, comme par exemple lors de la crise Boulangiste ou lors de l’Affaire Dreyfus à la fin du 19ème siècle.


Aujourd’hui encore, il suffit d’observer les devantures de kiosque pour découvrir une pluralité de points de vue : le même fait d’actualité sera évidemment traité de manière bien différente si vous lisez Le Point ou Libération. Et si beaucoup déplore une forme d’homogénéisation due à la concentration des médias entre les mains d’une poignée d’actionnaires, on ne peut nier la persistance d’une forme de pluralisme, que l’on retrouve de manière transversale dans l’offre multicanale qui est désormais la nôtre (radio, télévision, numérique). Mais venons-en au sujet qui nous intéresse : le clivage politique opposant l’émission Quotidien au magazine Valeurs Actuelles. Pour savoir quelles sont leurs lignes politiques, nous pouvons tout d’abord évidemment analyser les contenus (articles, tribunes, reportages, interviews) diffusés par l’émission et le magazine. Pour Valeurs Actuelles, les couvertures pour le moins explicites et la récurrence de sujets tels que l’immigration ou la sécurité, sujets fortement préemptés par la classe politique de droite, permettent de classer le magazine à droite du spectre politique. L’étude publiée conjointement par Marianne et l’IFOP [1] confirme cette orientation : Valeurs Actuelles rassemblerait 87% de lecteurs de droite. Pour Quotidien, la tâche est moins aisée, car l’émission pratique ce que l’on appelle l’infotainment, contraction d’information et de divertissement et ne revendique explicitement aucune ligne politique. Néanmoins certains indices laissent entendre un ancrage de la rédaction au centre gauche : pour inaugurer l’émission sur la chaîne TMC, Yann Barthès décide d’inviter l’ancienne garde des sceaux socialiste Chistiane Taubira et chacun se rappelle des prises de position des journalistes de l’émission lors de la campagne pour le Mariage pour tous en 2013. Enfin, si l’on se fie aux ambitions de la chaîne TMC qui semble d’être de « rajeunir » et d’ « urbaniser » [2] la chaîne, nous trouvons un autre indice de l’orientation politique de l’émission : les citadins ont majoritairement voté pour le candidat de la LREM au second tour des présidentielles en France. Enfin, considérant que l’émission était initialement diffusée sur Canal + et que le public de Canal + est largement issu de l’électorat de gauche selon l’enquête précédemment citée publiée par Marianne et l’IFOP [3], tout porte à penser que l’émission est bien positionnée politiquement au centre-gauche.


Si l’on prend en compte ce clivage politique déterminant dans notre paysage fortement politisé, il n’est pas étonnant de voir qu’un évènement – ici la visite d’un quartier – ne soit pas retranscrit de la même façon dans l’émission de Quotidien et dans le magazine Valeurs Actuelles. Guidés par leur ligne éditoriale respective, les deux médias dressent un portrait radicalement différent du quartier : lieu de solidarité interculturelle pour Quotidien, site dangereux de radicalisation pour Valeurs Actuelles.


Une divergence politique, une convergence vers la désinformation

Voilà donc pour l’évidence, qu’il paraît néanmoins utile de rappeler : ces deux médias ont des audiences sociologiquement différentes et donc politiquement divergentes qu’il leur faut contenter. La visite du quartier est ainsi sans surprise un enjeu pour leurs rédactions respectives : il s’agit de prouver leur appartenance politique, les uns en choisissant de s’attarder une énième fois sur leur thème de prédilection, les autres en critiquant ouvertement un magazine classé à l’extrême-droite. Ce qui peut sembler moins évident en revanche, c’est le fait que ces deux médias se rejoignent dans le déni des règles aux fondements de l’expertise journalistique.


Le reportage « Ce n’est plus mon quartier » publié par Valeurs Actuelles a en effet été très justement épinglé par de nombreux médias en ligne [4], qui soulignaient la focalisation outrancière du reportage sur les présumées « marques d’islamisation » du quartier. Mais en voulant souligner les manipulations par l’image du magazine, l’émission Quotidien tombe dans les mêmes travers : le reportage commenté par Yann Barthès fait état d’un quartier sans problème et s’appuie sur des images et des paroles spécifiquement choisies pour étayer sa thèse. De part et d’autre, le quartier du Haut-du-Lièvre est instrumentalisé, les témoins choisis, les images montées pour servir un propos politique.


Ce que révèle cette affaire est bien le caractère éminemment politique de la manière de traiter un sujet, parfois au prix d’une forme de déformation de la réalité qui se fait malheureusement au détriment du citoyen. Les premiers, Valeurs Actuelles, versent dans le sensationnalisme en exacerbant certains aspects sociétaux dans l’optique de créer l’évènement. Les seconds, Quotidien, réalisent un reportage voulant prouver la sérénité d’un quartier dont l’actualité récente a pourtant été marquée par des interventions policières musclées pour démanteler des trafics de drogue, comme en témoignent nombre d’articles publiés par la presse régionale [5].


Plus qu’un clivage idéologique entre deux médias rigoureux, il semblerait que l’affaire autour du quartier d’enfance de Nadine Morano soit en réalité un duel entre deux caricatures du journalisme. Valeurs Actuelles démontre encore une fois son attrait pour les sujets, les titres et les images « chocs », attrait qui découle de la ligne éditoriale adoptée en 2013 par l’ancien rédacteur en chef Yves de Kerdrel. Rappelons au passage, que ce même rédacteur en chef avait été condamné pour provocation à la discrimination et à la haine ou à la violence contre la communauté des Roms pour avoir publié un numéro intitulé : « Roms, l’overdose », en 2013.

Quotidien, en diffusant un reportage clairement orienté sous des allures de « fact checking » et en publiant gratuitement le contenu payant de confrères sur le web, démontre également une fois de plus son peu de respect pour les règles élémentaires de la déontologie journalistique. Rappelons par ailleurs que l’émission fait depuis une dizaine d’années l’objet de vives critiques de la part de personnalités politiques et de certains membres de la profession, comme en témoignent les articles publiés sur Arrêt sur Image [6] ou dans Libération [7].


Ainsi, ces deux médias, que tout semble opposer ont pourtant un point commun déterminant : leur ligne politique respective les pousse à négliger les règles de déontologie journalistique impliquant notamment la vérification des faits et le recoupement de l’information. En relayant une information sans cesse plus déformée, produite dans l’optique de plaire à une audience spécifique, Valeurs Actuelles et Quotidien assènent un coup conjoint à la profession journalistique déjà bien affaiblie, si l’on se fie aux derniers chiffres publiés par l’institut Reuters [8]. Espérons tout de même que, face à une volonté de plus en plus marquée d’une partie de la profession journalistique pour une plus grande rigueur dans l’information relayée (opérations de fact checking généralisées, nouveaux médias basés sur l’expertise journalistique), cette forme médiatique ait vocation à apparaître auprès du public pour ce qu’elle est réellement : du divertissement empruntant les codes et les formats du journalisme.

Article rédigé par Juliette Devaux

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