Le Liban au bord de la crise de nerf.

Beyrouth a été ravagé par la double explosion du port de la capitale libanaise le 4 août 2020. Fortement médiatisé au moment du drame, le Liban tente aujourd’hui de se reconstruire tandis que la crise économique et politique demeure. Désormais au bord de la crise humanitaire, c’est toute une nation qui s’efforce de se redresser dans un contexte social explosif.


Le 4 août 2020, la capitale du Liban a assisté, impuissante, à la double explosion du port de Beyrouth. Une détonation surpuissante qui a ravagé la capitale, faisant basculer, en une fraction de seconde, le destin de milliers de Beyrouthins et de Libanais. Si cette violente explosion a suscité un intérêt médiatique épisodique pour le pays, cet évènement a surtout été une triste allégorie des crises internes du pays du cèdre. Déjà bien affaiblis par la crise économique et financière qui frappe le pays, les habitants de la « Suisse de l’Orient » tentent néanmoins de surmonter ce nouveau traumatisme national. Une reconstruction délicate nourrie néanmoins par une lueur d’espoir celle des manifestations populaires qui, depuis d’octobre 2019, unissent toute une nation derrière la volonté d’un changement profond de l’Etat.


Une paix sociale fragile face à un passé tourmenté

Tout d’abord, il convient de revenir sur l’historique de ce pays afin de comprendre le contexte actuel. Le Liban a toujours été – et est encore aujourd’hui – au cœur d’une région sous haute tension : un facteur de fragilisation progressive des fondements démocratiques et libéraux qui caractérisaient le pays avant l’éclatement de la guerre civile en 1975. Les tensions régionales ont en effet fini par s’insérer à l’intérieur du pays, plongeant alors l’ensemble du Liban dans une violente guerre civile. Un conflit qui aura duré quinze ans et mobilisé de nombreux acteurs, y compris internationaux. La Syrie, l’Iran, Israël et, dans une moindre mesure, l’Arabie Saoudite ont fait du Liban l’épicentre des relations belliqueuses du Moyen et Proche Orient. Véritable caisse de résonance des conflits de la région, le pays du cèdre essuie depuis des décennies des crises internes meurtrières. Si l’accord de Taëf – signé le 22 octobre 1989 – marque la fin de la guerre civile libanaise, il cristallise néanmoins les tensions politiques internes et ne résout en rien le problème de la forte influence des Etats voisins au Liban.


Son histoire fait de l’Etat libanais une terre cosmopolite où la diversité de la nation libanaise est à la fois sa force mais aussi sa faiblesse. Les fondements politiques du pays sont basés sur le confessionnalisme, répartissant ainsi proportionnellement le pouvoir entre les différentes communautés qui cohabitent ensemble. De ce fait, le Président de la République doit être un chrétien maronite, le Président de la Chambre des députés, un musulman chiite et enfin le Président du conseil des ministres, un musulman sunnite. Cette répartition des pouvoirs, qui se veut être un système permettant la cohabitation des communautés, n’a en réalité pour seul effet l’accentuation du sectarisme au Liban, le maintien des tensions et surtout la création d’un corps politique corrompu et fortement divisé, incapable de réformer l’Etat et à parvenir à une véritable conciliation nationale solide. Selon Transparency International, le Liban occupe la 137e place sur 198 des pays les plus corrompus en 2019.

En 2011, la guerre civile syrienne éclate et de nombreux réfugiés fuient vers le Liban. En 2015, au moins 1,1 million de syriens s’étaient exilés[1] au pays du cèdre ce qui représente un véritable poids pour l’Etat qui essaie toujours de panser les failles du passé. Mais le pays entre en 2019 dans une grave crise économique. Une nouvelle crise qui va ébranler la nation libanaise et finalement pousser le peuple à la révolte.


L’explosion de Beyrouth : une personnification de la crise libanaise

Depuis l’été 2019, le système financier libanais est en crise. Mais les répercussions de cette dernière ne font que lever le voile sur les défaillances systémiques de l’Etat. En effet, les services publics sont défaillants, les aides internationales sont bloquées pour le pays et la dette publique libanaise s’élève à presque 90 milliards d’euros, soit 151% du PIB selon le Fonds Monétaire International (FMI)[2]. Pourtant, la réussite de la mise en œuvre de réformes pourrait permettre au Liban d’obtenir une aide de 11,6 milliards de dollars sous forme de prêts et de dons. En effet, en avril 2018, la Conférence économique pour le développement du Liban (Conférence CEDRE), qui se tenait à Paris, avait pour ambition d’apporter une aide financière au pays. Mais cette aide sera débloquée uniquement lorsque l’Etat aura mené des réformes structurelles conformément aux attentes de la Conférence[3].


Les libanais pointent la responsabilité des dirigeants politiques dans cette crise systémique. Le pouvoir exécutif ne parvient pas à passer outre ses divergences d’intérêts pour réformer le pays le plongeant dans une crise financière profonde sur fond de corruption[4]. Les manifestations au Liban commencent en octobre 2019[5], lorsque le gouvernement annonce une nouvelle taxe sur les appels WhatsApp. Dans le pays, le prix des télécommunications est parmi les plus élevés de la région et la population utilise massivement cette application pour communiquer. Mais cette imposition intervient dans un contexte de grave crise économique et financière heurtant directement les habitants du pays alors que la pauvreté et les inégalités se creusent considérablement : 1,5 million de libanais vivent avec moins de quatre dollars par jour et le taux de chômage est estimé à 25% à la fin de l’année 2019[6]. Le Président du conseil Saad Hariri démissionne le 29 octobre 2019 face aux contestations. Le Président de la République Michel Aoun prend acte de la démission de ce dernier mais il faut attendre le 21 janvier 2020 pour voir la formation d’un nouveau gouvernement, mené par Hassan Diab. L’incapacité du corps politique à assurer une transition effective et rapide consolide les tensions sociales. Les manifestations se poursuivent jusqu’à ce qu’en mars 2020 la pandémie de Covid-19 interrompe le mouvement populaire. Cependant les protestations reprennent de plus bel en juin, après le confinement imposé. Un confinement qui n’a pas rendu service à la situation économique critique du pays.


Mais le 4 août 2020, une violente explosion a lieu au port de Beyrouth, mettant un coup d’arrêt brutal aux contestations pendant quelques jours. L’explosion a été déclenchée par près de 3 000 tonnes de nitrate d’ammonium ; un stock d’explosifs cantonné dans le port depuis 2013. La justice libanaise avait été avertie à six reprises des risques d’une telle catastrophe[7] mais rien n’a jamais été fait. Différents responsables sont pointés du doigt : le propriétaire du bateau abandonné dans le port, les services de sécurité libanais ou encore l’autorité portuaire. Mais tous se rejettent la responsabilité du drame. L’enquête sur l’explosion n’est toujours pas finie à l’heure actuelle. Ce drame représente malheureusement une véritable personnification de la crise libanaise. La classe politique du pays est incapable depuis octobre 2019 de surpasser les divisions politiciennes afin de servir et répondre aux revendications du peuple libanais.


Une volonté de changement global dans un contexte critique

Malgré l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, le mouvement de contestation ne faiblit pas et les manifestants expriment aux portes du parlement leur ras-le-bol et appellent à la démission du gouvernement d’Hassan Diab. Le 10 août, ce dernier démissionne alors que l’exaspération populaire est à son comble. Si les manifestations ont fini par conduire Saad Hariri à la démission en octobre 2019, ce dernier est néanmoins reconduit au même poste en octobre 2020[8], deux mois après l’explosion. Encore aujourd’hui, Saad Hariri est en attente d’investiture. Le Liban est donc depuis août 2020 sans véritable gouvernance.

La destruction du port de Beyrouth fragilise considérablement la sécurité alimentaire du pays et près de 300 000 personnes sont désormais sans logement. Si la reconstruction du port et de ses alentours devrait coûter environ 2,5 milliards de dollars[9], le peuple libanais continue à revendiquer des meilleures conditions de vie avec l’espoir d’un renouveau au Liban venant du bas. Sur fond de crise économique et financière, le pays risque désormais de tomber dans une crise humanitaire profonde. Dans une telle situation, un certain nombre d’interrogations surgissent ; les habitants peuvent-ils se reconstruire sans compter sur leur gouvernement ? La population peut-elle surmonter les risques de crise alimentaire ? Quelles sont les perspectives d’avenir pour un peuple qui plonge dans une précarité extrême ? Il est encore trop tôt pour dégager des réponses précises à ces questions pourtant déterminantes.


La présence d’une classe politique décidée à ne pas quitter le pouvoir et faisant preuve d’immobilisme accentue la chute dramatique du pays dans la plus grave crise de son histoire moderne. Ayant fait face de façon quasiment continuelle à des conflits internes, des crises externes et des affrontements armés, le Liban est malheureusement un pays qui doit gérer un passé lourd tout en luttant pour sa reconstruction. La gouvernance politique du pays n’a plus de cap, l’action internationale peine à s’avérer efficace pour impulser un redressement structurel.


L’explosion du port de Beyrouth a suscité un fort intérêt médiatique. Un évènement dramatique qui a été relayé par les médias d’information en continu sans réellement contextualiser la situation de crise que le Liban traverse depuis 2019. Aujourd’hui, le pays est au bord du chaos, et rares sont les médias qui ont proposé une lecture compréhensive et analytique des conséquences de l’explosion et de l’aggravation de la crise économique. Pourtant, dans une période où la population libanaise tente d’impulser un changement systémique pour surmonter la crise, il semble essentiel d’informer et de donner de la visibilité à la contestation sociale. L’accès à l’information est un fondement en démocratie. Un meilleur traitement médiatique permettrait plus aisément de rendre compte des enjeux de cette crise déterminante pour le Liban et d’informer l’opinion publique internationale. Mais bien esseulé désormais, et dans un silence pesant, c’est finalement le peuple qui, aujourd’hui, doit lutter collectivement pour reconstruire Beyrouth et faire preuve d’une résilience exemplaire afin de surmonter les risques d’un effondrement systémique du pays.


Article rédigé par Antoine Jourdet