Le Quotidien de Y. Barthès, ou la moquerie quotidienne des classes populaires provinciales.



Le Quotidien de Yann Barthès est une émission à très grand succès, diffusée tous les soirs du lundi au vendredi sur la chaîne TMC. Elle fait partie des émissions françaises les plus regardées. Ce succès se traduit notamment par l’exclusivité qu’elle a sur des sujets sérieux et sensibles. En janvier 2020, la patineuse artistique Sarah Abitbol n’a voulu s’exprimer que sur ce plateau à propos des viols exercés par son entraineur. Autre exemple récent, la principale protagoniste de « L’affaire Milla », jeune fille ayant été harcelée après ses propos blasphématoires au mois de janvier avait, elle aussi, souhaité s’exprimer exclusivement sur ce plateau.

Le Quotidien couvre de nombreux sujets sociétaux grâce à des journalistes et chroniqueurs. Une des clefs du succès de l’émission se trouve dans le ton impertinent que certaines chroniques adoptent. Celles réalisées par Etienne Carbonnier feront ici l’objet de notre critique.

Il est l’auteur de deux chroniques : Lundi Transpi et Lundi Canap. Le principe de « Transpi » est de couvrir des événements sportifs (ou autres), puis de faire des montages mettant en avant toutes les séquences qui peuvent être moquées et sur lesquelles il est possible de tirer un trait d’humour. Le principe de la chronique « Canap » est exactement le même, mais les montages concernent des émissions de télévision et non des compétitions. Ces deux chroniques, derrière leur ton humoristique, cachent en réalité de profondes moqueries sur certaines personnes, et ce de manière très, trop récurrente. Après réflexion, il est possible de se rendre compte qu'elles utilisent les mêmes éléments de moquerie que les classes supérieures ont toujours utilisés pour se distinguer des classes inférieures à elles, que l’on nomme de manière scientifique « classes populaires ».


Comment définir les « classes populaires » ?

Avant de poursuivre la critique, il est essentiel de définir ce que sont les classes populaires. Le sociologue Pierre Bourdieu disait que c’est un concept à « géométrie variable », dans le sens où les personnes qu’on met dans cette classe varient toujours selon les critères avec laquelle on la définit. Il est néanmoins possible d’avancer qu’un des critères majeurs de ce terme est la désignation des personnes en bas de l’échelle de notre société, que ce soit à travers des critères culturels ou socio-économiques : les personnes dites populaires ne sont généralement pas fortunés, occupent de petits postes et ne détiennent pas les mêmes codes sociaux que les classes supérieures. Enfin, il est important de préciser que ces classes se définissent toujours par rapport aux autres classes hiérarchiquement plus élevées, que sont, pour faire simple, la classe supérieure et la classe moyenne. Notre critique adopte ici le prisme du critère social et culturel.


Les émissions que les chroniques ont l’habitude de moquer mettent donc en avant, pour la plupart d’entre-elles, exclusivement des personnes issues de classes populaires. L’exemple le plus frappant est L’amour est dans le pré, présentée par Karine Lemarchand. Cette émission présente en elle-même déjà le schéma qui est reproché aux chroniques d’Etienne Carbonnier. La présentatrice, qui appartient aux classes supérieures parisiennes, entre dans l’intimité d’agriculteurs et aborde des questions concernant l’amour, avec un ton très paternaliste. Cet aspect est un exemple classique du comportement que peut avoir une personne d’une classe supérieure avec une autre issue d’une classe inférieure, comme un patron peut l’avoir avec son employé, comme un employeur peut l’avoir avec son domestique. Cette émission est en elle-même une immersion dans la vie intime de personnes populaires, qui est tournée en quasi-ridicule par une présentatrice qui derrière ses grands sourires adopte une manière très méprisante de s’adresser à des personnes de son âge, voire plus âgées.


Un nombre très important de critères méprisants dans la chronique

Ce ton paternaliste, Etienne Carbonnier l’adopte à son tour avec l’exemple de Didier, un candidat de l’édition 2019-2020, sur lequel il a fait plusieurs chroniques (1) (2). Il le présente comme son « chouchou ». A l’unisson, le public se met à rigoler de cet homme dont l’hilarant défaut serait de ne pas s’exprimer de manière intelligible. A travers ces chroniques, ce sont la manière d’accueillir les prétendantes, la manière de séduire, ses qualités d’hôte qui sont moquées, et qui font rire tout le plateau. La version belge de cette émission est aussi mise en avant par le chroniqueur (3), qui utilise une moquerie typique d’une personne issue d’une classe supérieure vers un homme de classe populaire : une moquerie qui tourne autour de l’aisance linguistique et orale des candidats, ainsi que sur les codes sociaux de la séduction des agriculteurs, qui ne ressemblent peut-être pas à ceux utilisés dans les classes supérieures parisiennes. Cette même chronique présente une autre moquerie typique : celle de la répartition genrée des tâches au sein du domicile. De nombreuses études sociologiques ou anthropologiques, comme La vie privée des ouvriers écrit par Olivier Schwartz en 2012, montrent que les tâches sexuées sont bien plus assumées dans les classes populaires, et c’est ce qui est moqué dans cette séquence, lorsque Benoit fait une remarque (ce n’est pas la seule) très sexiste : « Les femmes au boulot ! Les hommes au bistrot ! ».


A travers la présence importante de cette émission dans les chroniques d’Etienne Carbonnier, on se rend compte que ce sont les normes sociales des agriculteurs qui sont ridiculisées. Il serait largement préférable et plus pertinent de la part d’une émission aussi regardée que l’image des agriculteurs soit au contraire mise en valeur, et non pas méprisée.


Toujours dans cet esprit moqueur des coutumes, nous pouvons prendre un autre exemple. Dans l’émission 4 mariages pour une lune de miel, on remarque que la danse de la chenille fait l’objet d’une ridiculisation, tout simplement car elle n’est pas une danse distinguée (4). A l’aide d’un montage, il explique avec une grande tristesse ironique que le coronavirus nous empêchera de refaire cette danse. Cette ironie sert tout simplement à montrer que cette coutume est ridicule, peut-être car elle n’est pas beaucoup pratiquée dans des fêtes réunissant des personnes issues de classes supérieures.


Il existe aussi une glossophobie dans sa manière de représenter certaines personnes. Encore une fois, le montage est fait d’une telle manière que chaque expression s’éloignant un peu de l’accent ou du parler parisien soit moquée. Un des exemples les plus marquants est sans doute sa chronique sur l’Amour est dans le pré québécois, où tout l’humour de sa chronique tourne autour du fait qu’on ne comprend pas tout ce que les candidats se disent (5). Cette glossophobie se retrouve dans plusieurs autres chroniques, les accents du Sud et antillais deviennent la source d’un humour étrange. Dans une autre séquence traitant de la rentrée des députés à l’Assemblée nationale, il en décrit un de la manière suivante : « Ca fait plaisir d'entendre des députés qui sentent bon le Soleil, le pastis et les cigales » (6). Est-il possible de faire plus cliché ? Dans cet exemple, on peut remarquer que, même lorsque ce ne sont pas des personnes issues de classes populaires (le poste de député étant valorisant socialement) qui son moquées, ce sont des personnes non-parisiennes moquées par leur accent. La notion de parisianisme, décrivant précisément une attitude qui distingue systématiquement des choses qui se passent hors de la capitale, est parfaitement applicable à cette chronique très visionnée et plutôt appréciée.


Dans ses chroniques « Transpi », Etienne Carbonnier a aussi l’habitude de couvrir des fêtes provinciales lorsqu’aucune compétition sportive prête à la moquerie, qui réunissent des personnes issues de classes populaires plutôt que des classes supérieures. Cela peut se remarquer par le fait que les rendez-vous se déroulent toujours dans des salles des fêtes plutôt que de belles maisons. Encore une fois, le montage est toujours réalisé afin de tourner en ridicule ces rendez-vous, comme la fête du Beaujolais (7). Dans cette séquence, la caméra s’attarde sur les sabots portés par les personnes présentes à cette fête du vin. Toujours dans le but de ridiculiser, mais avec ici en prime un regard folklorisant sur certaines traditions provinciales.


Enfin, cette séquence nous permet aussi de pointer un autre aspect qu’Etienne Carbonnier met constamment en avant pour faire rire : la consommation d’alcool dans ces rendez-vous. Ce stéréotype, qui consiste à imaginer que les personnes issues des classes populaires sont des alcooliques qui dépensent tout leur argent dans les bistrots, perdure depuis le XIXe siècle ; alors qu’il est évident que l’alcoolisme est partagé socialement, puisqu’on le retrouve aussi bien dans des familles populaires et provinciales que dans des dîners mondains parisiens, où l’alcool n’est pas la seule drogue consommée.


Une émission très exclusive ?

En fait, la plupart de ses chroniques mettent en avant les mêmes caractéristiques : des personnes issues de classes populaires et provenant de la province jugées rigolotes par leurs coutumes (championnat de scrabble, fête du vin, championnat de barbecue) ; une moquerie par rapport aux différents accents (que ce soient québecois, belge ou du Sud), ce que l’on appelle glossophobie ; présentation de ces personnes comme aimant l’alcool ; et enfin, un peu de paternalisme pour adoucir des propos profondément moqueurs.


En se détachant des exemples cités ci-dessus, il est possible de pointer du doigt plus globalement la manière qu’a Le Quotidien de faire de l’humour sur le dos de personnes issues d’un milieu social différent de son public. En effet, Le Quotidien s’adresse majoritairement aux classes sociales supérieures et notamment la catégorie ISCP+ (Individus de catégories socio-professionnelles supérieures) et son audience le reflète (8). Il est alors assez malsain de voir, sur un plateau télévision animé par des journalistes fréquentant les milieux parisiens, avec des spectateurs venant de Paris (les studios étant à Paris) et des téléspectateurs qui pour la plupart proviennent des ISCP+, ces moqueries de certaines coutumes/traditions/habitudes qui ne leur ressemblent pas et qui sont ridiculisées par des montages organisés à cet effet.


Le Quotidien, avec des chroniques comme celles d’Etienne Carbonnier, entretient alors un certain entre-soi qui n’a pas sa place au sein des télévisions françaises.


Article rédigé par Hugo Buton.

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