Le vaccin pour l'Afrique, ou comment les réseaux sociaux peuvent être l'ennemi de l'information ?

Depuis quelques jours, une grosse polémique affole les réseaux sociaux concernant le vaccin pour le COVID-19. Cette dernière consisterait à croire que « les Africains » seront les cobayes d’un nouveau vaccin potentiellement dangereux. Cette nouvelle a été encore plus mal comprise, à la suite d’une intervention sur le plateau de la chaîne LCI par deux professeurs. Cet article a donc pour but d’éclaircir ces propos choquants, afin que la vérité soit rétablie.


Tout d’abord, il serait préférable de nuancer ce que l'on veut dire lorsque l'on parle de « l’Afrique ». Dans une situation comme celle-ci, ce terme géographique n'a pas vraiment d'intérêt. Il vaut mieux parler de « certains pays africains », ou encore plus simplement citer le nom précis des pays. Lorsqu'ils parlent de la propagation du COVID-19, médecins, journalistes et hommes politiques évoquent principalement les pays au cas à par cas. Par exemple, nous parlons du nombre de cas en Espagne, en Italie, en Inde, en Thaïlande, ou aux Etats-Unis. Alors pourquoi nous parlons de « l’Afrique » ? Le Maroc n’a rien à voir avec l’Ouganda, la Mauritanie n’a aucun rapport avec le Kenya, l’Afrique du Sud n’est pas pareille que la Côte d’Ivoire… tout comme la France avec la Suède, l’Italie avec la Hongie, ou l’Ecosse avec la Grèce. Il est assez choquant de voir, comme sur certaines pétitions qu’il est possible de trouver sur internet, des personnes écrivant « cette population n’a pas les moyens de se soigner », comme si environ 1,2 milliards de personnes étendues sur presque 30,5 millions de kilomètres carré pouvait être réduites à « une population ». Donc, parmi les pays africains, certains sont plus en mesure de gérer cette crise sanitaire que d’autres, comme c’est le cas en Europe. Il parait important d’apporter ces précisions, car comme Albert Camus le disait, mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde. Et cette phrase ne sera jamais assez répétée sur nos réseaux sociaux où les informations circulent aussi rapidement que toutes les bêtises qu’il est possible de trouver sur nos fils d’actualité.


Ensuite, il faut préciser une autre chose. Aujourd’hui, AUCUN vaccin n’existe pour immuniser les gens contre le COVID-19, bien que certains vaccins sont en cours d’essai dans des cliniques isolées. Parmi ces essais, il existe deux projets principaux. Le premier porte le nom de Discovery, et cette expérimentation à l’échelle européenne concerne une dizaine de pays, dont la France, la Belgique, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Allemagne et l’Espagne. Celui-ci sera expérimenté sur 3 200 personnes en Europe. Il existe un autre projet, cette fois-ci organisé à l’échelle internationale, organisé par l’OMS, appelé Solidarity. Celui-ci regroupait, dès sa création à la mi-mars, 10 pays signataires : le Canada, l’Afrique du Sud, le Bahreïn, l’Argentine, l’Iran, la Norvège, la Suisse, la Thaïlande, la France et l’Espagne. Selon une allocution du Directeur général de l’OMS le 1er avril, environ 70 pays seraient aujourd'hui signataires pour exercer des essais cliniques dans le cadre de Solidarity. Celui-ci consiste à ce que tous les médecins des pays participants prennent en charge une personne hospitalisée en lien avec le COVID-19, afin de tester différentes solutions, pour que l’on puisse à la fin de l’étude voir quel traitement est le plus efficace parmi tous les patients. Avant les tests, le médecin propose au patient de collaborer, en lui faisant remplir un formulaire qui sera ensuite transmis à l’OMS.

Il est donc probable que des pays africains, parmi les 70, soient volontaires pour participer à ce projet qui vise avant tout à trouver des vaccins, et non à prendre un peuple comme cobaye, sachant que ces essais concerneraient des individus et non des populations entières.

Pourquoi la séquence sur la chaîne LCI a fait autant de buzz, au point de faire réagir des célébrités ?

Une séquence diffusée massivement sur les réseaux sociaux a beaucoup profité à la rumeur comme quoi « l’Afrique » deviendrait le « cobaye » du vaccin. Des personnalités publiques, comme la légende du football Samuel Eto’o, n’ont pas manqué de réagir à cette séquence.


Tout d’abord, il faut signaler que la vidéo est, comme d’habitude sur les réseaux sociaux, sortie de son contexte, ce qui rend difficile l’analyse des propos. La séquence montre donc le professeur Jean-Paul Mira, chef du service de réanimation à l’hôpital Cochin dire : « Si je peux être provocateur, est-ce qu’on ne devrait pas faire cette étude en Afrique, où il n’y a pas de masque, pas de traitement, pas de service de réanimation (…) ? ». En fait, cette phrase est extrêmement mal formulée. Tout d’abord, parce qu'il emploie le mot Afrique comme s’il s’agissait d’une petite région, et parce qu’il prononce « est-ce qu’ON ne devrait pas », comme si une instance supérieure allait imposer une quelconque étude à des populations africaines, alors que, comme expliqué plus haut dans l’article, les pays sont volontaires ou non pour participer aux études faites pour les différents vaccins. Il est donc important de signaler que le professeur s’exprime très mal, et s'il était possible de lui répondre directement, il faudrait dire "Non monsieur Mira, vous ne pouvez pas être provocateur ; vous devez être transparent et précis". Cela a provoqué sur les réseaux sociaux tout un tas de Fakenews, mélangeant une histoire coloniale avec un impérialisme occidental actuel, qui n’ont strictement rien à voir avec les enjeux d’un vaccin et de la crise sanitaire que nous traversons.


Cette séquence a entraîné derrière elle plusieurs vidéos, où des personnalités publiques, comme l’artiste Ramous, tentent d’expliquer des enjeux qui les dépassent complètement. Il rappelle par exemple tous les pillages faits en Afrique par la France dans l'histoire, ce qui n’a strictement pas de rapport avec ce que le professeur tente d’expliquer, mais qui sert seulement à nourrir l'imaginaire des personnes mal informées. D’autres arguments ont été avancé dans les débats sur les réseaux, comme quoi les pays africains géraient bien mieux la crise sanitaire qu’en Europe, et qu'ils n'avaient en aucun cas besoin que des vaccins soient testés chez eux. Cela aussi est une fausse information, car tout d'abord, aujourd'hui, chaque pays aurait besoin d'un vaccin, et parce que le fait qu’il y ait beaucoup moins de cas sur les continents africains et sud-américains est simplement dû à l'atteinte plus tardive de ces derniers par le virus. Mais au vu de la propagation extrêmement rapide du COVID-19, ce n’est plus qu’une question de temps avant que ces deux continents soient dangereusement impactés, lorsqu’on voit à quelle rapidité il se repend sur le continent nord-américain. D’ailleurs, les chiffres ne cessent de grimper concernant le nombre de cas dans ces deux régions du monde. Il faut donc préciser que la remarque du professeur va dans le sens de celle du directeur général de l’OMS, qui déclarait le 01 avril : « Bien qu’un nombre relativement plus faible de cas confirmés ait été signalé en Afrique et en Amérique centrale et du Sud, nous sommes conscients que le COVID-19 pourrait avoir de graves conséquences sociales, économiques et politiques pour ces régions » (cf. allocution liminaire du 1er avril – OMS). Car en effet, il est possible de signaler qu’une propagation importante dans certains pays de ces régions (comme le Honduras ou la Somalie) aurait un impact particulièrement dévastateur, sachant que les moyens sont très limités en termes de masques, services de réanimation, places dans les hôpitaux.


Cette séquence et les réactions entraînées derrière elle sont donc l’exemple même pour exprimer que les réseaux sociaux sont dans beaucoup de cas l’ennemi de l’information. En effet, une grosse partie de la population préfère se fier à des personnes pas du tout qualifiées qui interprètent de manière très maladroite des enjeux importants, plutôt que de lire les rapports officiels ou des médias fiables. Là aussi, il est possible de remarquer que les bonnes informations ne sont pas assez mises en avant, contrairement à toutes les sottises qui sont toujours très faciles d’accès. Ce que nous avons connu par rapport à cette séquence est comparable avec les théories du complot, qui plaisent et sont faciles à adopter pour les personnes qui manquent cruellement d’informations sur les sujets traités.

Il faut aussi blâmer le professeur, qui ne devrait pas se permettre d’être provocateur, le sujet étant beaucoup trop sérieux pour qu’on ne soit pas précis (Est-ce que le sujet aurait eu la même portée s'il avait aussi mentionné l'Amérique du Sud ?), ainsi que des médias qui relatent ce genre de polémique afin d’avoir plus de lecteurs, au lieu de faire leur rôle, c’est-à-dire expliquer concrètement ce qu’il se passe autour de nous, et informer.


Donc non, « l’Afrique » ne sera pas le cobaye du vaccin créé contre le COVID-19, d'autant plus qu'il n'en existe pas à ce jour.


H.B

  • Facebook
  • Instagram
  • Twitter
  • LinkedIn - Black Circle
This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now