Les otages au Mali : qu'en est-il des nationaux ?

Le 8 octobre 2020, Sophie Pétronin et Soumaïla Cissé sont libérés au Mali. Ces libérations ont mis un coup de projecteur sur les otages occidentaux retenus au Sahel. A la suite de sa libération, Sophie Pétronin a ainsi pu donner des nouvelles des autres otages occidentaux retenus à ses côtés comme la Colombienne Gloria Cecilia Argoti ou l’Australien Arthur Kennet Elliot. Mais qu’en est-il des otages nationaux également enlevés et retenus au Mali ?


Grève des syndicats à Bamako - photo empruntée sur le site de "Mali Actu"

Le 15 octobre 2020, les administrateurs civils maliens sont venus de partout à travers le pays pour marcher dans les rues de Bamako à l’appel de la plateforme commune d’action de quatre syndicats : SYNAC, SYLTMAT, SYNTRACT et CS-ADR [1]. Cette marche inédite avait pour but de dénoncer l’inaction de l’État face aux enlèvements d’administrateurs et de fonctionnaires nationaux. Selon les syndicats, huit préfets et sous-préfets maliens ainsi qu’une dizaine de secrétaires généraux et de régisseurs de mairies seraient aujourd’hui otages.

La quasi-absence de l’État dans une grande zone du Nord du Mali est à l’origine d’une certaine insécurité et instabilité dont le faible nombre d’administrateurs civils présents pâtissent. Les populations de ces zones sont en effet contraintes de s’adonner à tous types de trafics pour subsister. Selon l’ancien Premier ministre Soumeylou Boubeye Maïga, qui s’est exprimé le 6 novembre lors d’un panel modéré par Serge Daniel, correspondant au Mali pour l'AFP et RFI organisé par La lettre mensuelle du Mali et le think tank Cailcedrat group sur la problématique, “tu peux traverser tout le nord du Mali jusqu’au Tchad sans ne jamais rencontrer personne, et pas de gendarme.” Il existe ainsi un laxisme de l’Etat malien qui ne parvient pas à s’imposer sur le terrain. Cette impuissance se manifeste par l’absence d’infrastructures comme des routes, des écoles ou encore des hôpitaux.

Selon l’ancien Premier ministre qui a également été chef des services de renseignement, les prises d’otages sont en réalité réalisées la plupart du temps par une frange de la population qui voit en cette action violente un moyen facile d'extorsion. Les instigateurs de ces prises d’otages sont des terroristes appartenant à des groupes affiliés à Al Qaïda, comme le GSIM, Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans, groupe auteur de l’enlèvement de Sophie Pétronin et de Soumaïla Cissé. Les prises d’otages permettent généralement d’obtenir des forces nationales ou étrangères de l’argent ou la libération de prisonniers.

Dans le cas particulier des prises d’otages de représentants de l’État les motivations de ces groupes peuvent également être d’ordre politique. Les terroristes peuvent ainsi organiser la prise d’otages d’administrateurs civils maliens dans la poursuite d’un but idéologique comme la manifestation du refus de l’école moderne ou bien dans l’objectif de dissuader la présence de l’administration et de s’imposer comme seuls législateurs sur le terrain. A terme, ce sont vers ces groupes terroristes qui appliquent la charia que se tournent la population locale pour régler leurs différends. De fait, la population fait paradoxalement plus confiance à ces groupes qu’elle côtoie de manière quotidienne et qu’elle ne considère finalement pas comme terroristes, qu’au gouvernement, absent de la région.

Aujourd’hui le nombre d’otages maliens est estimé à une large dizaine. La plateforme d’action commune des quatre syndicats dénonce “l’inacceptation, méprisante et discriminatoire, des autorités à exprimer une pensée affectueuse et émue à l’endroit de tous les otages civils et militaires sur les médias d’État, au lieu d’un seul otage en raison de son rang social et de son poids politique” [2]. En effet, mise à part la libération d’un préfet et d’un journaliste en mai 2019 en échange de celle de dix-huit terroristes, le gouvernement malien reste inactif.

Selon le secrétaire général du syndicat autonome des administrateurs civils, Ousmane Christian Diara, l’Etat malien aurait même refusé en bloc la libération de deux de ses collègues contre 20 millions d’euros, “Les ravisseurs m’ont personnellement demandé 20 millions pour la libération de nos otages. Demande que j’ai transmise et que le gouvernement a refusé de payer un rotin”. Cette attitude est particulièrement enrageante pour les administrateurs civils du Mali lorsqu’on prend en considération les efforts déployés par le gouvernement, relaxe de plus de deux-cents terroristes et versement d’une rançon, pour libérer des otages occidentaux et d’un seul de leur compatriote.

Cependant, selon des sources du ministère de l’administration territoriale, l’État serait en train de mettre en place une commission de travail pour la libération des otages. Celle-ci prendrait à priori la forme d’une structure de veille. Cette décision va dans le sens des déclarations des panélistes sur la problématique du Sahel qui “étaient unanimes sur le fait que la libération des otages sains et saufs ne peut se faire sans négociation”. Pour ces derniers, le dialogue intermalien est ainsi essentiel. L’ancien diplomate Mahmoud El Oumrany a dans ce sens interrogé lors du panel “Pourquoi ne pas parler avec eux ?. Reste à voir si cette supposée commission permettra, comme le réclame les syndicats, “la libération de tous les otages civils et militaires dans les meilleurs délais” [3]*.


Article rédigé par Nola Byrne


*Propos rapportés par Serge Daniel lors d'un entretien téléphonique.