Mouvements sociaux : et si la Chine s'éveillait ?

« Laissez donc la Chine dormir, car lorsque la Chine s'éveillera, le monde entier tremblera ». Cette phrase, qui aurait été prononcée par Napoléon Ier et plus tard reprise par Alain Peyrefitte pour le titre d’un essai à succès en 1973, a pris au cours des dernières années la forme d’une prophétie auto-réalisatrice. En façonnant un capitalisme habilement nommé « socialisme aux caractéristiques chinoises », la Chine s’est hissée au deuxième rang des économies mondiales. Mais à quel prix pour ses citoyens ?


Image tirée de The Daleks

Nier que le monde, au moins occidental, « tremble » vis-à-vis de l’ascension historique de la Chine parait aujourd’hui difficile. Le discours tenu par Mike Pence, le Vice-président des Etats-Unis, le 4 octobre 2018 sonne comme un tournant : en dénonçant les « pratiques prédatrices » et le « modèle orwellien » de la Chine (1), les Etats-Unis officialisaient leur crainte vis-à-vis de cette dernière. Depuis, sans toutefois entrer dans une « nouvelle Guerre froide », les deux adversaires se brouillent sur nombre de dossiers et n’hésitent pas à dégainer l’arsenal réservé aux superpuissances. L’Europe, à son tour, se cherche laborieusement une voix commune face au défi chinois. L’extrême timidité (si ce n’est le silence) des chancelleries européennes face à l’épreuve de force menée par Pékin sur l’ilot de liberté que constitue Hong Kong sonne aujourd’hui comme un immense aveu d’impuissance.


Ainsi, si nous avons principalement écho dans nos médias des contestations relatives à l’agressivité du régime sur la scène internationale, celles portées à l’intérieur ne sont pas pour autant inexistantes. En février dernier, la mort du docteur Li Wenliang, qui avait alerté très tôt sur le potentiel épidémique et le danger du coronavirus, a provoqué une vague de colère chez des citoyens qui constataient avec regret que la censure avait primé sur la santé (2). Les protestations sociales en Chine existent. Mais elles sont souvent réduites au mouvement de Tian’anmen de 1989 qui avait vu l’armée réprimer dans le sang étudiants, intellectuels et ouvriers qui œuvraient pour des réformes politiques et démocratiques.


Calculer l’ampleur des mouvements sociaux en Chine, où le pouvoir politique autoritaire se soucie peu (en comparaison à d’autres régimes libéraux) du bien-être de ses individus, est plus difficile qu’ailleurs, en raison notamment de la mainmise du pouvoir sur les médias. Néanmoins, la Chine semble présenter de nouvelles faiblesses. En ce qui concerne les mouvements sociaux, le pouvoir chinois peut apparaître parfois dans une impasse résumée par David Bartel (3) : « si le parti s’ouvre, une société civile plus libre finira par le renverser ; s’il renforce les différents aspects répressifs de sa politique, il finira aussi par être renversé » ! Le Parti Communiste Chinois (PCC) doit donc trouver cet équilibre difficile entre d’une part la préservation d’une image lisse et impeccable et d’autre part le maintien au pouvoir. L’apparition de ces mouvements sociaux sur le territoire chinois pose donc d’innombrables défis au pouvoir chinois, qui ne peuvent pas être sous-estimés par celui-ci.

Quelles revendications ?

Thierry Sanjuan, sinologue et géographe français, proposait dans l’émission Enjeux internationaux de France Culture (4) fin 2016, à un moment où les protestations étaient nombreuses (selon les chiffres de l’ONG China Labour Bulletin, qui répertorie les conflits sociaux en Chine depuis Hong Kong) (5), une typologie de celles-ci. Quatre différents types de conflits étaient alors cités.

  1. Tout d’abord, les conflits fonciers. La terre a en effet constitué depuis les vingt dernières années la source majeure d’agitation sociale. Les expropriations de terrains appartenant à des paysans en campagne ont été mal vécues par ces populations car les terres, achetées par les autorités locales à un prix bas, sont revendues immédiatement à des grands promoteurs immobiliers pour des sommes plus élevées. La version contemporaine de ces conflits fonciers se trouve désormais dans les villes où il existe une « chasse aux pauvres ». Officiellement justifiée au nom du respect à la réglementation en matière de construction mais aussi pour réduire la pollution générée par l’utilisation du charbon par ces populations pauvres, il s’agit en réalité de dégager des zones promises à des projets immobiliers lucratifs.

  2. Ensuite, les traditionnels conflits liés au monde du travail et aux droits sociaux. Ceux-ci englobent les revendications « classiques », surtout dans le secteur industriel, liées aux conditions de travail et au salaire. Plus particulièrement, on trouve également la volonté d’une représentation syndicale locale élue, non-issue du syndicat officiel du PCC, le All-China Federation of Trade Unions (ACFTU) dont les manquements et insuffisances (à savoir le parti pris, presque assumé, en faveur des entrepreneurs, du patronat et des autorités) posent problème.

  3. Les revendications liées aux questions de santé, de sécurité alimentaire et de pollution, qui concernent principalement les zones rurales subissant les conséquences des entreprises collectives des bourgs et des cantons (6). Initialement menées par des paysans qui voyaient se détériorer la qualité de l’air et de l’eau en raison de l’industrialisation supersonique de la Chine, ces actions collectives se sont multipliées en ville, où les habitants peuvent voir à l’œil nu la dégradation de l’environnement.

  4. Enfin, la dernière catégorie est celle des conflits liés au refus de prendre localement des risques industriels et environnementaux. Ce sont traditionnellement des oppositions contre l’ouverture d’usines (retraitement des déchets, centres d’entreposage de déchets nucléaires) dont les activités provoquent une dégradation de l’environnement.

Selon les chiffres de China Labour Bulletin, outre la persistance du nombre élevé de ces conflits et la diversité dans leurs motivations, on assiste à une évolution géographique de ceux-ci. Alors qu’ils se situaient traditionnellement aux abords des régions côtières (où ont été lancées les réformes économiques) au sud et à l’est, désormais les conflits sont également au centre et à l’ouest, là où les usines avaient justement cherché à délocaliser pour bénéficier de couts salariaux moins élevés. Dernière caractéristique marquante : l’industrie n’est plus le seul secteur touché. Avec le développement du numérique et l’ubérisation de la société chinoise, on assiste à une augmentation des conflits dans le secteur des services.

Des mouvements révélateurs d’un contexte

Si les réformes portées d’abord par Deng Xiaoping au tournant des années 1980’ ont, vu de l’extérieur, largement porté leurs fruits, la Chine doit désormais s’attaquer aux coûts qu’ont eu ces réformes à l’intérieur du pays. C’est l’idée développée par Thierry Sanjuan de « Chine post-réformes » (7), autrement dit d’une Chine qui doit désormais gérer les conséquences de ses réformes sur sa société. Le développement économique exceptionnel de la Chine a permis à plus de 500 millions de Chinois de sortir du seuil de pauvreté mais a également entrainé un accroissement des inégalités socio-économique, des dégradations environnementales, une forte imbrication du politico-administratif et de l’économique qui mène à des logiques d’injustice, de violence et de corruption et donc nécessairement à des frustrations sociales et politiques. Les conflits sociaux qui traversent la Chine sont donc d’abord le résultat des conséquences des réformes engagées il y a 40 ans.

La recrudescence de ces conflits peut également être perçue comme la résultante de la nouvelle relative fragilité du Contrat social chinois. Le Contrat social chinois reposant fondamentalement sur l’efficacité économique du pays et le nationalisme avait permis d’évacuer un tas de questions qui réapparaissent avec vigueur aujourd'hui : principalement les droits individuels et notamment les droits sociaux et le droit de la propriété mais aussi la protection de l’environnement. En effet, d’une part, l’impératif de la croissance a même dominé le dogme communiste de l’« égalitarisation » des conditions sociales. D’autre part, la politique chinoise vis-à-vis de l’environnement s’est également toujours inscrite dans ce primat accordé au développement économique du pays : la stratégie économique chinoise mêlant dumping économique et environnemental a fait de la Chine l’usine du monde et l’Etat qui émet le plus de gaz à effet de serre.

Un tel système dont la réussite économique était incontestable ne suscitait pas d’opposition significative tant qu’il enrichissait la majorité de la population. Mais dès lors qu’on constate un ralentissement de la croissance économique (observable même avant la crise actuelle, la croissance de la Chine se situait aux alentours de 6% pour 2019, niveau le plus faible depuis 20 ans), les interrogations sur la légitimité du pouvoir, la renonciation aux droits individuels et à toute possibilité d’activisme politique sont susceptibles de venir sur le devant de la scène. Sans croissance, sans augmentation du niveau de vie, le PCC recevrait-il autant l’adhésion de sa population (près de 90 millions d’adhérents au PCC en Chine) ? Probablement pas.

« Faire pression sans encourir la répression »

La réponse du pouvoir chinois face aux mouvements sociaux et manifestations est très variable. Si l’image autoritaire de la Chine (les évènements de Tian’anmen jouent encore un rôle dans la perpétuation de cette image) incite à penser toute manifestation comme le lieu d’arrestations et de condamnations, une brève étude du fonctionnement du système politique interne chinois, permet d’identifier des cas où les autorités ont été amenées à fléchir et parfois à céder.

S’agissant des politiques sociales, le pouvoir central édicte les grandes orientations et donne les lignes directrices mais ce sont les autorités locales qui sont maitres de leur application. En réalité, souplesse et adaptation au contexte local priment sur les politiques menées au niveau central, parfois peu transposables à certaines régions. Par exemple, le gouvernement central a pris des mesures fortes sur la réduction de la pollution, mais les gouvernements locaux, dont le budget est souvent réduit, sont parfois très réticents à les appliquer pour des raisons pragmatiques : ils ne sanctionneront pas une entreprise polluante qui rapporte de l’argent dans les caisses par le biais de taxes locales. Le pouvoir central ne s’occupe que très rarement des manifestations, mouvements et conflits sociaux. Il ne le fait que lorsque son pouvoir est remis en question : en ce sens, il s’est toujours opposé violemment aux organisations militantes. Quant aux autorités municipales, locales, elles tentent de montrer au pouvoir central qu’elles contrôlent la situation.

Il existe néanmoins un cadre institutionnel national, un cadre dans lequel ni la liberté syndicale ni le droit de grève ne sont reconnus. Donc s’il existe depuis peu des droits individuels au profit des salariés, il n’y a pas de droits collectifs. Difficile donc de faire entendre sa voix, d’autant plus lorsque les actions sont réprimées. Cela exige ainsi des actions collectives de se construire de manière non-conflictuelle et de privilégier le dialogue et le compromis. Pour être entendus, les manifestants/travailleurs doivent se conformer aux règles définies par le Parti. Il s’agit selon l’expression employée par Chloé Froissart, de « faire pression sans encourir la répression ». Si certains avaient noté une forme d’assouplissement dans les réactions des autorités qui, tenant compte de la multiplication des grèves, acceptaient davantage le dialogue, il semblerait que la politique de Xi Jinping se soit de nouveau endurcie.

En effet, dès lors que les manifestations exprimaient (et expriment) uniquement des demandes économiques, sanitaires et parfois écologiques et non une menace politique, il est arrivé que les autorités « cèdent » à des revendications. Le nombre a également une influence sur la réaction des autorités : celles-ci seront plus enclines à résoudre les conflits en négociant lorsque cela réduira les grèves regroupant plusieurs milliers de personnes et le nombre de plaintes devant le comité d’arbitrage et les tribunaux. L’intégration des ouvriers dans les négociations s’est accrue, pendant que la banalisation et la légitimation de la grève ont même parfois trouvé un écho chez des dirigeants locaux qui ont pu adopter des règlementations protectrices et avantageuses pour les salariés.

Vers une fragilisation du pouvoir chinois ?

La question finale est celle de l’éventuelle remise en question du pouvoir chinois et du règne du Parti Communiste. Une gestion coercitive, expéditive des mouvements sociaux pourra-t-elle aboutir à une contestation plus générale du régime ? Dans quelle mesure la gestion du coronavirus par les autorités ainsi que les récents événements à Hong Kong sont-ils susceptibles d’apporter des modifications à l’état actuel des choses ? Il est vrai que la mort du docteur Li Wenliang a suscité un émoi particulier et entraîné de vives critiques sur les réseaux sociaux visant le pouvoir central. Mais nous nous garderons d’anticipations hasardeuses d’autant que certains précédents invitent à la prudence. Suivant l’essor du mouvement des Parapluies de 2014 à Hong Kong, dont les revendications étaient politiques, certains prévoyaient un effet de propagation à la société chinoise ; il n’en fut rien. La réponse sécuritaire et totalitaire du gouvernement central apportée aux mouvements actuels à Hong Kong ne prête évidemment pas à l’optimisme. Le soulèvement des masses serait en outre un « tropisme occidental », selon Julie Remoiville (8), pour qui « les révolutions font partie de l’histoire européenne. Mais pour ceux qui observent la Chine depuis plus longtemps, on est très loin d’en arriver là. » Enfin, on prête également aux réseaux sociaux leur capacité à permettre cette fédération des causes, une meilleure organisation des mouvements ou à simplement faire connaître les mouvements auprès de journalistes. Cela s’est vérifié ces dernières années : des protestations ont pu se former grâce à WeChat, l’application mobile de messagerie textuelle et vocale chinoise. Mais les dirigeants le savent et sont parvenus à imposer aux grands opérateurs internationaux d’Internet les contraintes qui leur assurent une surveillance étroite des données.

Néanmoins, la question mérite d’être posée. L’accumulation de contradictions sociales pourra-t-elle à terme remettre en question la légitimité du régime ? L’aspiration de millions de Chinois à une augmentation de leurs droits sociaux (et à leur respect par les autorités) et l’exigence des employeurs qui doivent maintenir une compétitivité hors-norme dans un contexte plus difficile pour l’activité économique chinoise sont-elles compatibles ? Conscient de ses faiblesses, le pouvoir chinois avait montré sa volonté de tourner le modèle économique chinois vers un système basé sur la consommation intérieure et sur la construction d’une grande classe moyenne qui permettrait une stabilisation du pays. L’augmentation des salaires répondait d’ailleurs à cette préoccupation et l’accroissement des droits sociaux au profit des Chinois s’est inscrit dans cette logique. Avec la lutte féroce instaurée par Xi Jinping depuis son accession au pouvoir contre la corruption, certains n’hésitent pas à caricaturer cette phobie par les autorités des mouvements sociaux : « les riches craignent désormais le gouvernement tandis que le gouvernement craint les pauvres, du fait de leur potentiel élevé de déstabilisation de l’ordre social ». Le Parti Communiste est hanté par la perspective d’être renversé par une révolte populaire (le spectre de la fin de l’URSS étant très présent chez les dirigeants). Aujourd’hui, la gestion de l’après-crise (crise par ailleurs loin d’être terminée) par les autorités risque de marquer un nouveau tournant dans les relations entre le pouvoir central et les citoyens. Le futur est rempli d’incertitudes mais si cette Chine parvenait à faire vaciller le pouvoir de sa périlleuse position d’équilibriste, le monde sentirait de manière certaine quelques secousses.


Article rédigé par Max Seeler.

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