Nouvelle Calédonie : que s'est-il passé autour de la reprise de l'usine Vale de nickel ?

Dans un contexte déjà tendu à la suite de l’échec du deuxième référendum sur l’indépendance, l’annonce de la vente d’une des trois usines de nickel du Caillou a ajouté de l'huile sur le feu.

Image tirée du site "L'usine nouvelle"

Prévu par les accords de Nouméa signés en 1998, un deuxième référendum sur l’indépendance de la Nouvelle Calédonie a eu lieu le 4 octobre 2020 deux ans après le premier qui s’est déroulé le 4 novembre 2018. À la question “Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ?”, une courte majorité - 53,26% - a répondu non. Ces résultats présentent un léger recul des loyalistes qui étaient près de 3% de plus en 2018 (56,40%). L’annonce officielle de la vente de l’usine de nickel Vale par le groupe brésilien le 9 décembre a participé à attiser les tensions dans ce contexte déjà échauffé par le référendum.


La Nouvelle-Calédonie est le cinquième producteur de nickel au monde, le métal joue un rôle primordial pour l'économie calédonienne et on trouve sur le Caillou trois usines. L’usine de Vale à Goro, dont la vente à un consortium mené par la multinationale suisse Trafigura, agite le territoire, la Société Le Nickel (SLN), filiale d'Eramet au bord de la faillite à Nouméa et la Koniambo Nickel SAS (KNS) détenu à la majorité par la Province Nord mais également en grande fragilité. Les trois entreprises sont ainsi affectées par la concurrence des pays producteurs à bas coûts tels que la Chine, l’Indonésie et les Philippines mais aussi confrontées à une chute des cours du nickel. Les usines ne sont plus compétitives et outre la décision du groupe Vale de vendre la situation de la SLN, dont la place est initialement comparable à celle de Renault en métropole, est également préoccupante.


La mobilisation contre la cession de l’usine Sud est engagée par le collectif Usine du Sud = usine pays et l’Instance coutumière autochtone de négociation (ICAN) et est soutenue par le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) et l’Union Syndicale des Travailleurs Kanak et des Exploités (USTKE). Les indépendantistes ont érigé l’usine au statut de symbole de leur volonté de diriger les ressources énergétiques du territoire et s’opposent à la reprise de l’usine par le consortium Prony Ressource mené à 25% par la multinationale suisse Trafigura. Ils dénoncent ainsi “une opération de prédation multinationale” [1]. Début décembre ont eu lieu de violents affrontements entre les indépendantistes et les forces de l’ordre, ceux-ci ont culminé le 14 avec l’incendie de plusieurs bâtiments de l’usine de Goro. Dans l’ensemble, de nombreuses actions de blocage ont été menées et l’organisation d’une pénurie a également été mise en place. Ces actions n’ont pas seulement visé le site de Vale mais également le site de la SLN dans une volonté de faire pression sur l’État.


La question de la cession de l’usine Vale marque l’opposition entre indépendantistes et loyalistes. La Province Sud, dans laquelle se trouve l'usine, est à majorité détenue par les loyalistes et ces derniers ont manifesté en nombre - plus de 23 000 manifestants - le samedi 12 décembre dans les rues de Nouméa afin de protester contre les actions menées par les opposants à la reprise de Vale par le consortium Prony Ressource. Les slogans équivoques “bravo aux forces de l’ordre”, “ici c’est chez nous”, “Kanaky ne prendra pas le Sud” se sont fait entendre [2]. Cette manifestation sans précédent démontre un ras le bol des loyalistes vis-à-vis des indépendantistes et de leur tentatives qualifiées d’abracadabrantesques [3] de ne pas laisser le consortium récupérer l’usine.


Le FLNKS, l’ICAN et le collectif Usine Sud = Usine du pays avaient dans un premier temps mis en avant une proposition de rachat portée par la Société Financière de la Province Nord en alliance avec la société coréenne Korea Zinc mais celle-ci s’est finalement retirée de l’offre. L’État français a été accusé d’avoir joué un rôle dans cet abandon mais paradoxalement, il a également été appelé à la rescousse par les deux partis, indépendantistes et loyalistes. Les indépendantistes semblent ainsi prêts à tout pour éviter la cession à Prony Ressource et ont demandé à ce que l’État “reprenne la main” [4] le temps de trouver un repreneur et de faire émerger un consensus. Fatigués par cette lutte incessante, les loyalistes appellent à aller de l’avant et accepter la seule offre valable sur la table, celle menée en partie par le suisse Trafigura.


La question de la reprise du site de Goro dépasse donc, et de loin, les simples préoccupations financières et industrielles. Il existe également un enjeu politique indéniable. Le deuxième Vice-président de l’Union Calédonienne et membre du Bureau Politique du FLNKS, Mickaël Forest, a ainsi annoncé le 17 janvier sur la chaîne de télévision NC1ère qu’une motion de censure serait prochainement déposée contre le gouvernement calédonien. Pendant ce temps, la situation demeure dans l’impasse et certains craignent un déroulement futur qui se rapprocherait des violences que l’archipel a connu dans les années quatre-vingt pudiquement désignées sous l'appellation “les événements”. À l’heure actuelle cependant, seuls quelques blessés sont à déplorer. Il est néanmoins important que la mesure de la situation soit prise à sa juste valeur, l’avenir de l’usine de Goro n’est pas le seul qui se joue, les usines SLN et KNS sont également en danger et la blessure économique risque d’être profonde.


Bien que les tensions se soient apaisées, les sites de la SLN sont désormais libres d’accès, la situation politique a évolué et la question de la vente de l’usine Vale demeure dans une impasse. Le 17 février dernier un nouveau gouvernement indépendantiste a été élu par le Congrès, une première depuis les accords de Nouméa de 1998. Cette élection intervient suite à la démission d’élus du FLNKS qui avait causé la chute du gouvernement. Les partis indépendantistes se sont retrouvés ce samedi pour faire le point suite à cette victoire, le dossier Vale demeure un enjeu dont l’exécutif va devoir se charger. La date butoir initiale du vendredi 12 février pour le compromis de vente entre Vale et Prony Ressource a été repoussé à Mars afin de laisser un temps supplémentaires aux “forces politiques calédoniennes pour trouver un consensus sur la reprise de l’usine” [5]. Le délai est ainsi étendu jusqu’à mars mais les loyalistes et les indépendantistes ne sont toujours pas parvenus à un compromis, ces derniers s’opposent toujours fermement à la reprise par le consortium et dénoncent notamment la présence de l’entreprise suisse dans le plan de reprise.


Les opposants à la reprise affirment craindre un pillage de la part de Trafigura, si la vente au consortium a effectivement lieu les Suisses, mêlés à plusieurs affaires de Corruption, notamment au Brésil, deviendrait propriétaire de l’usine à 25%. La dernière stratégie en date des indépendantistes est la reprise de l’usine par la Société de Participation Minière du Sud Calédonien (SPMSC) qui détient aujourd’hui 5% des actions de l’usine Sud. Dans son discours du 20 février, Daniel Goa, président de l’Union Calédonienne (UC), parti indépendantiste, a ainsi présenté comme solution le rachat des 95% des parts restantes par la SPMSC avec le soutien “par un industriel hydro-métallurgiste de 1er ordre afin de s’assurer toutes les chances d’un sauvetage durable de l’usine.” Selon lui, cette proposition permettrait d’atteindre un consensus politique mais également de relancer l’activité de l’usine.


Finalement, malgré l'apaisement des tensions, la question de la vente de l’Usine Vale n’a toujours pas été résolue. Le résultats des récentes élections vont probablement de nouveau changer la donne mais la question doit être résolue d’ici à peine un mois. Surtout, il ne faut pas perdre de vue le troisième et dernier référendum qui doit avoir lieu d’ici 2022. Il apparaît urgent de reprendre le processus politique en vue de celui-ci afin d’éviter une confrontation bloc contre bloc.



Article rédigé par Nola Byrne


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