Pièce à convictions (4).

Le grand retour du journalisme d'investigation.


Après des heures de gloire dans les années 1960-1970, le journalisme d’enquête connaît une refondation depuis le début des années 2000, en France comme en Europe et jusqu’en Afrique. À l’origine de cette renaissance, des dérives médiatiques et le travail courageux de nombreux lanceurs d’alerte qui ont redonné aux journalistes professionnels l’envie et la fierté de renouer avec un travail de transparence et de dénonciation.


Olivier Piot est journaliste et fondateur de la plateforme "Médias & Démocratie". Portrait réalisé par Mr.O.

La tendance est ancienne, mais elle prend une tournure nouvelle. Avec une question plus actuelle que jamais : existe-t-il une mission plus essentielle au journalisme que celle qui consiste à faire un travail d’ « investigation » ? Si le terme anglais « investigation » appartient plus à la culture policière que journalistique, sa popularisation, en Europe notamment, renvoie à ce « journalisme d’enquête » qui traque sans cesse et sans concession la vérité. Le nom de l’émission de la télévision publique française « Cash Investigation », d’Élise Lucet (France 2) - anciennement « Pièces à conviction » sur France 3 -, en est l’un des porte-drapeaux. Mais depuis quelques années déjà, d’autres médias se sont lancés dans ce sillage en France. Plus largement, tout se passe comme si, depuis le début des années 2000, aux États-Unis comme en Europe, mais aussi en Afrique, la mission investigatrice du journalisme connaissait un grand retour.

Sans refaire ici la longue histoire du journalisme, disons simplement que cette mission enquêtrice - et sans compromission - est presque aussi vieille que les médias eux-mêmes. Des feuilles éditées sous la Révolution française (1789) au Canard enchaîné (fondé en 1915), aux enquêtes fouillées qui ont fait la réputation de Der Spiegel (en Allemagne), du Guardian (en Grande Bretagne) ou encore du Washington Post (aux États-Unis), sans oublier des livres et films culte sur le sujet - comme « Les hommes du président » (Alan J.Pakula,1976) - le journalisme n’a eu de cesse de se démarquer des puissants de ce monde pour en révéler les dérives et pratiques scabreuses ou illégales. Toutefois, il est notable qu’après cette poussée investigatrice des années 1969 et 1970, si bien décortiquée par l’auteur américain Max Hunter dans un livre consacré à cette forme de journalisme (1), une longue « pause » s’est imposée au cours des deux décennies suivante (1980-1990). Jusqu’à une sorte de refondation du genre depuis une vingtaine d’années.

Indépendance contre connivence

La raison de ce phénomène est simple : l’assimilation forcée des médias dans la « bulle médiatique » a conduit le journalisme vers de nombreuses dérives - voir « Réhabiliter l’utilité sociale du journalisme » (2). En réaction, des journalistes ont souhaité recentrer leur travail : indépendance, impertinence, au profit d’une réhabilitation du « droit de savoir » de chaque citoyen. La première émission d’Élise Lucet (« Pièces à conviction ») est lancée en 2000, avant « Cash Investigation » en 2012 puis « Envoyé spécial » en 2016. De son côté, le site Médiapart est fondé en 2008 par Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du journal Le Monde. Par la suite, sur ces deux modèles centrés sur le retour de l’investigation, de nombreux autres médias se sont lancés, en France comme ailleurs dans le monde.

Lutte contre la publicité - voire refus de toucher des aides de l’État à la presse - transparence sur la ligne éditoriale, l’actionnariat et les objectifs du travail journalistique (chartes éthiques), choix de l’indépendance et de l’impertinence face aux connivences acceptées par d’autres médias « poids lourds » avec diverses formes de pouvoirs (politique, financier, idéologique)… Un mouvement de refondation du rôle de l’investigation a vu le jour. Mais ces nouveaux médias (ou émissions) ne sont pas les seuls acteurs de cette seconde vie du journalisme d’investigation. D’autres logiques ont été enclenchées, au début des années 2000, au sein même des sociétés civiles, qui ont largement participé à cette réhabilitation.

Des lanceurs d’alerte…

Si des films comme Spotlight (Tom McCarthy, 2015) ont contribué à populariser le bien-fondé de cette tendance inquisitrice dans les milieux journalistiques, les affaires révélées et documentées depuis 2000 (et avant) par des lanceurs d’alerte ont largement favorisé le mouvement. Bradley Birkenfeld (affaire UBS, 2009), Irène Frachon (dossier du Médiator, 2010), Julian Assange (Wikileaks, 2010), Edward Snowden (écoutes de la NSA, 2013), Antoine Deltour (Luxleaks, 2014), Jean-Jacques Lumumba (fraude bancaire en RDC, 2016)… La liste est longue de ceux et celles qui, sans être journalistes, ont par leur courage - et au prix de lourds sacrifices – permis la publication de documents sur des pratiques illégales, de corruption, voire meurtrières.

La pression « citoyenne » de ces vigies de la démocratie – y compris dans des pays où les risques sont majeurs (3) - n’a pas été sans effet sur les médias eux-mêmes. D’abord associés, après coup, à certaines des publications de ces documents et scandales d’envergure (Wikileaks, Panama papers, etc.), certains ont choisi de renouer avec cette mission d’enquête et de révélation. Mieux, ébranlés par tous ces lanceurs d’alerte qui – sans protection aucune -, montraient la voie, plusieurs médias ont décidé de travailler, en amont, à la collecte et au traitement de données massives et confidentielles. En quelques années, ce vaste mouvement de dénonciation et de civisme a permis à de nombreux médias – au-delà de la seule logique du « scoop » - de renouer avec les exigences et la philosophie du journalisme d’enquête.

… à la maturité médiatique

En 2020, cette lente refondation du journalisme d’investigation est arrivée à un premier stade de maturité. Il est possible de suivre sur Youtube (et d'autres médias) des séries d'entretiens avec des journalistes aussi divers qu’Élise Lucet, Edwy Plenel, Denis Robert ou encore Daniel Schneiderman (4). Leurs plaidoyers pour une presse "indépendante" et libre", réinvestie dans le champ de l'investigation, traduisent la mutation d'une partie de l’espace médiatique hexagonal. Leur défense et promotion de cette dimension singulière que porte le travail d' "enquête" permet aussi de réaffirmer les contours de l’ « utilité sociale » du journalisme. Depuis 2010, la création de nouveaux médias comme « Extra Muros », « Reflets » ou encore « Disclose » - tous acteurs de révélations récentes -, atteste d’une vitalité nouvelle au sein d'une génération de journalistes.

Ailleurs dans le monde, en Afrique notamment, mais aussi dans les pays arabes, des confrères journalistes, pris dans l’étau de régimes autoritaires et liberticides, ont également choisi la voies de l’investigation. Des réseaux se sont créés ou renforcés, comme le GIJN (Global Investigative Journalism Network) fondé en 2003 (5) ou le ICIJ (Consortium international des journalistes d’investigation) fondé au départ en 1997 par le Center for Public Integrity (CPI) américain, avant de devenir indépendant en 2017 (6). En Afrique de l’Ouest, le réseau CENOZO - du nom du journaliste burkinabé Norbert Zongo, assassiné en 1998 -, développe un maillage transnational de journalistes d’enquête basés dans différents pays africains. Ses récentes révélations de corruption au sein du Ministère de la Défense du Niger témoignent du dynamisme de ce réseau (7).

Quelles lois et quelle protection ?

La loi permet-elle, aujourd’hui plus qu’hier, de protéger ces journalistes d’investigation ? Dans de très nombreux pays, ce type d’arsenal (législatif) de défense des droits des journalistes est quasi inexistant ou sabordé par les autorités elles-mêmes. Il revient pourtant aux États de protéger la liberté d’information… En France, la jurisprudence de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse a progressivement permis de protéger cette forme de journalisme. Mais rien n’est définitivement acquis. Comme l’ont récemment expérimenté sept journalistes français - Ariane Chemin (Le Monde), Benoit Collombat (Radio France), Geoffrey Livolsi, Mathias Destals, Michel Despratx (Disclose), Valentine Oberti, et son preneur de son (Bangumi pour Quotidien) - tous convoqués en 2019 dans les bureaux de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI.

L’enjeu de ces entretiens ? La protection des sources de ces confrères qui, de la vente d'armes aux Saoudiens (avec le conflit au Yémen) jusqu'aux méandres de l'affaire Benalla, travaillaient tous sur des sujets sensibles (8). À l’époque, ces entretiens ont inspiré à France Inter une émission sur le thème « Le journalisme d’investigation est-il menacé ? ». Mais d’autres pressions s’exercent contre ce « droit » d’enquête, plus discrètes. Comme cette loi française renforçant le « secret des affaires », et adoptée en juillet 2019 en dépit des directives européennes sur le sujet. De façon délibérée, ce texte limite l’accès à l’information et constitue une véritable « protection » pour tous ceux qui naviguent – en marge des lois - dans le vaste monde des affaires… On peut donc officiellement reconnaître le droit à l’investigation journalistique, tout en multipliant les obstacles (légaux) à sa mise en œuvre…


Olivier Piot, journaliste et fondateur de la plateforme "Médias & Démocratie".

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