Pièce à convictions (1). Covid19, pouvoirs et médias : les effets secondaires d'un virus.

Le Covid-19 a exacerbé les clivages entre médias et pouvoirs. Dans les pays du Sud comme en Occident, tous les États ont cherché à reprendre le contrôle des médias ou à verrouiller l’information.

Portrait réalisé par Mr.O.

À chaque crise sa temporalité, ses enjeux et ses enseignements. La pandémie du coronavirus tisse sa toile meurtrière et mondiale depuis novembre 2019. En quelques mois, elle a produit de nombreux effets « indésirables » : politiques et économiques, bien sûr, mais aussi, et surtout, sociaux et humains. Sur le front de l’information, au sens large, et du rôle des médias en particulier, cette propagation virale aussi imprévisible que fulgurante a d’ores et déjà livré son lot d’« effets secondaires ». En un temps record, le planisphère médiatique s’est trouvé polarisé entre régimes « autoritaires » et « démocratiques ».

Très vite, il aura fallu que les États – sans exception aucune - communiquent, tant sur les données chiffrées de la pandémie (victimes du virus, etc.), que sur les stratégies de riposte (mesures barrière, etc.). Très vite aussi, les médias se sont mobilisés pour relayer, compléter, voire infléchir cette communication. D’emblée donc, et comme toujours en période de crise, le clivage « information- communication » a été réactivé. Mais avec une donnée inédite : contrairement à d’autres crises (financière, sociale, etc.), la pandémie du Covid-19 s’est traduite par une extrême sensibilisation des citoyens à l’information. Chacun s’est senti victime potentielle et tous ont souhaité savoir et comprendre. Car cette crise là ne s’est pas déroulée « à l’autre bout du monde », mais bien devant la porte de tous et de chacun ! Cette caractéristique « concernante » de la pandémie - inédite en Occident depuis 1945 - a donné un sens aigu au rôle de l’information.

Très vite ont surgi les questions relatives à l’« indépendance » des médias : les journalistes doivent-ils relayer la communication des politiques ? La mission des médias est-elle de rassurer les citoyens ? L’information journalistique doit-elle privilégier la vérité, au risque de diviser ? Dans un contexte mondialisé de la production d’informations - démultipliés par Internet et les réseaux sociaux -, quelle est la responsabilité singulière du journalisme professionnel ? Une étude complète et détaillée du travail des médias pendant cette pandémie serait bien utile. Elle pourrait notamment montrer toute la pertinence de cette réflexion d’un journaliste hongrois, dans une autre crise, celle des années 1930, qui déclarait : « Dans certains pays, les journalistes écrivent avec un fusil dans le dos, dans d’autres, ils comprennent spontanément ce que l’on attend d’eux… ».


Transparence et indépendance fragilisées

Le principal effet secondaire du Covid-19 aura pris le visage de la censure et du verrouillage systématique des médias. De Pékin à Téhéran, en passant par Johannesburg, New Delhi, ou Buenos Aires, les élites dirigeantes ont partout tenté de durcir le contrôle de l’information. Voire de s’en garantir le monopole. À l’heure où leur mission était précisément d’analyser la crise et d’évaluer sa gestion politique, les journalistes sont devenus tantôt des « relais » dociles, tantôt des « ennemis de l’intérieur ». Partout, une logique implacable s’est mise en place, dès les premières semaines de la pandémie. Car la tentation a été grande pour les États de se revendiquer (ou de profiter) du coronavirus pour optimiser leur maîtrise de la médiatisation de la crise.

En temps normal, déjà, on connaît la méfiance des dirigeants politiques à l’égard des journalistes. Or, c’est bien en ces temps de crise aiguë que la place de médias indépendants s’avère salutaire : pour renseigner de façon crédible les populations, mais aussi pour suivre et évaluer les décisions des gouvernants. Face à l’urgence, vérité, transparence et indépendance sont la garantie pour chaque citoyen de savoir et juger en conscience. Indépendance et, s’il le faut, impertinence des médias, donc. Or cette règle d’or du journalisme aura été d’emblée combattue par les élites politiques.

Arrestations de journalistes, blocages ou fermetures de médias, pression et agressions sur des reporters de terrain, expulsion de correspondants étrangers, circulaires pour instituer un monopole étatique de l’information… Dès décembre 2019, en Chine, l’information a été corsetée et verrouillée. Au point que l’organisation Reporter sans frontières (RSF) décide, fin mars 2020, de tirer la sonnette d’alarme en créant « l’Observatoire 19 »[1], un outil de veille conçu pour « évaluer les impacts de la pandémie sur le journalisme ». Le chiffre « 19 » fait bien sûr référence au Covid-19, mais également à l’article 19 de la déclaration des droits de l’homme (1948) sur « la liberté d'opinion et d'expression ».

Censure, violences et contrôle des médias

En avril 2020, la galerie des entorses identifiées en Afrique par « l’Observatoire 19 » est édifiante. En Somalie, le ministère de la Santé du gouvernement fédéral décrète en mars la création d’un « groupe de travail », seul habilité à parler du Coronavirus. En Égypte, le 16 mars, les autorités retirent son accréditation à Ruth Michaelson, la correspondante du quotidien britannique The Guardian, pour avoir publié des chiffres jugés « exagérés » sur l’épidémie dans le pays. De son côté, le Conseil suprême égyptien de régulation des médias suspend des journaux et sites Internet et créé un numéro de téléphone pour signaler les informations "de nature à susciter l’inquiétude de l’opinion publique"

En République Démocratique du Congo (RDC), Tholi Totali Glody, un journaliste de Alfajari TV est agressé par les forces de l’ordre, le 24 mars, alors qu’il circulait à moto pour un reportage sur le confinement. Mêmes violences physiques au Tchad où Aly Mahamat Bello et Abakar Mahamad Seid, journaliste et caméraman pour Télé Tchad, sont interpellés et brutalisés par des membres du groupement d’intervention de la police (GMIP). Au Libéria, sur ordre de l'Institut national de santé publique (INSP), le ministère de l'Information annonce, le 23 mars, que seuls huit organes de presse sont autorisés à couvrir les points de presse ministériels du Covid-19. La moitié des médias accrédités sont des… agences gouvernementales. En Côte d’Ivoire, à l’issue d’audiences expéditives, six journalistes ivoiriens sont condamnés à de très lourdes amendes pour « diffusion de fausses nouvelles »[2]

Enfin, depuis février en Algérie, le mouvement populaire de contestation du Hirak se voit décapité de ses principales figures, parmi lesquelles des hommes et femmes de médias [3]. Amorcé dés 2019, ce durcissement des autorités d’Alger à l’égard des journalistes s’est clairement accentué avec le Coronavirus et l’impossibilité pour les Algériens de poursuivre leurs marches hebdomadaires. « L’État cherche tout simplement à profiter de cette pause de la mobilisation populaire pour arrêter de nombreux cadres du mouvement !! », s’est insurgé un journaliste algérien indépendant. Adoptée en 2016, la révision de la Constitution algérienne avait pourtant fixé des nouvelles garanties, l’article 50 précisant qu’ « aucune peine privative de liberté » ne saurait être infligée pour un délit de presse…


Information versus communication

Dans les pays riches du « Nord » - ou l’Occident pris au sens le plus large -, le verrouillage des médias a pris d’autres formes. Car si des pratiques de franches censures ont bien existé dans les États réputés autoritaires (Russie, Hongrie, Turquie, etc.), d’autres pays jouissent d’acquis démocratiques plus anciens, avec des droits plus solides pour les journalistes et le respect de la liberté de la presse. Toutefois, là encore, les gouvernements ont tenté de reprendre la main. En France, notamment, la gestion de l’information sur la pandémie a rapidement donné l’impression d’une brusque régression. Avec un retour subit aux temps troubles des années 1950-1970 où sévissait le fameux « Ministère de l’information ».

Ça et là, dès le confinement de mars 2020, des déclarations ont fusé, à Matignon comme à l’Élysée - voire dans l’enceinte même du Parlement -, pour critiquer certains médias ou fustiger les « réseaux sociaux et autres commentateurs ». Cet esprit et cette logique de quasi censure ont eu pour point d’orgue la création, début mai 2020, d’une rubrique du site gouvernemental spécialement dédiée à la sélection d’articles de presse jugés « sûrs et vérifiés !! »… Comme le soulignait très justement le spécialiste en communication Arnaud Benedetti, « cette initiative gouvernementale traduit la grande fébrilité d’un pouvoir exécutif qui, faute de pouvoir censurer, se transforme en certificateur de l’information. Il va de soi que ce n’est pas à l’État de procéder à ce travail ». Il est vrai que le terrain avait été préparé par une autre crise : celle des Gilets jaunes…

Fin avril 2020, le Conseil de l’Europe publiait le bilan annuel 2020 de sa « Plateforme pour renforcer la protection et la sécurité des journalistes » [4]. Le texte note que sur les 142 alertes et menaces enregistrées l’an passé comme des atteintes à la liberté de la presse en Europe, 87 (soit 61% !!) émanaient d’un État. Dans le chapitre intitulé « France : violence à l’encontre de journalistes», l’État français est rappelé à l’ordre : 7 des 13 alertes publiées en 2019 sur la France relevaient de « violences ou des mesures de police agressives contre des journalistes couvrant les manifestations ». Juste avant la pandémie, la France se classait en deuxième position (après l’Italie) parmi les États membres de l’UE pointés du doigt par la Plateforme [5].

Plus fondamentalement encore, face au Covid 19, l’exécutif français – comme bien d’autres régimes qualifiés de « démocratiques » dans le monde -, a clairement tenté de faire de sa communication le vecteur unique de l’information. Mensonge sur le dossier des masques, semi-vérités sur la nécessité des tests de dépistage, imprécisions sur les réelles motivations de la réouverture des écoles, dès le 11 mai… Les dirigeants politiques français auront été les principaux producteurs de fake news durant les six premiers mois de la crise sanitaire. Et cela, alors même que depuis le début de son mandat, Emmanuel Macron s’était fait le chef de file de la lutte contre les « infox », allant même jusqu’à légiférer sur le sujet…


Rédigé par Olivier Piot, journaliste, fondateur de "Médias et démocratie".

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