Revue de presse : la mort du dernier pharaon.




Le 25 février dernier, l’ancien président égyptien Hosni Moubarak mourut à l’âge de 91 ans, à l’hôpital militaire d’Al-Gala au Caire. Il a dirigea l’Égypte pendant 30 ans, de 1981 jusqu’à sa destitution le 11 février 2011, à la suite des manifestations du Printemps arabe. À cause de la pandémie de coronavirus, ce sujet n’a pas été beaucoup abordé par les médias occidentaux, alors que cet événement marque la fin d’une ère non seulement pour l’Égypte, mais aussi pour le monde, étant considéré comme un grand allié des Etats-Unis au Moyen-Orient.

Le 26 février, Al-Jazeera, média étant la propriété du gouvernement qatari, consacra un long article. Cet article semble neutre, mais au fur et à mesure de la lecture, nous remarquons que l’auteur s’appuie sur l’aspect péjoratif de la présidence de Moubarak. Chaque paragraphe de l’article se focalise sur un sujet différent, avec les intitulés suivants : "un héritage compliqué", "héros national", "capitalisme de copinage".

L’auteur cite son collègue Jamal Al-Shayyal, qui est convaincu que la mort de Moubarak pourrait replonger l’Égypte dans le chaos, en rappelant aux Egyptiens qu’il n’y a pas eu de réel changement de régime depuis 2011, sachant que depuis 2013, ce sont des militaires qui sont au pouvoir avec le président Abdel-Fattah El Sisi.

Al-Jazeera précise aussi que le gouvernement a présenté ces condoléances à la famille du défunt, "un leader militaire et un héros de guerre". Pour éviter toute controverse, le gouvernement égyptien a décidé de le présenter en tant qu’héros de la guerre du Yom-Kippur (appelée "guerre du 6 octobre" et considéré comme une victoire égyptienne), et l’armée a décidé de lui organiser des funérailles militaires.

Dans chaque paragraphe, le nom ‘États-Unis’ est mentionné, afin de montrer à la fois leur implication dans les affaires intérieures et étrangères de l’Égypte, mais surtout pour présenter Moubarak comme une "marionnette" du gouvernement étasunien

qui avait pour rôle de suivre leurs ordres et de maintenir la paix avec Israël en échange d’une aide financière. Cette idée de "gardien de la paix" entre Israël et la Palestine est présente dans quasi tous les articles occidentaux accordant un article à Moubarak, et qui le glorifient pour cet aspect-là.

Finalement, l’auteur se concentre sur le procès de l’ancien raïs, en soulignant le fait qu’il a été uniquement accusé de détournement de fonds publics, et fut condamné à 3 ans de prison, dont il passa la majorité du temps à l’hôpital à cause de ses problèmes de santé.


Il est aussi intéressant de se pencher sur le point de vue de CNN, d’autant plus que ce média avait été accusé de Fakenews en 2013 lorsqu’il avait voulu représenter la manifestation de la place Tarhir (qui est la plus grande manifestation de l’histoire égyptienne ayant réuni près de 17 millions de personnes), comme un rassemblement banal afin de minimiser l’ampleur de cet événement au profit du président Morsi.

Contrairement aux autres médias, CNN n’as pas dédié un « article », mais simplement quelques lignes pour mentionner les informations importantes, comme sa chute en 2011.

Il est aussi important de préciser que la première publication est parue avant la confirmation de la mort du président par les autorités. L’information n’étant pas encore vérifiée, le média aurait une nouvelle fois pu être accusé de fake-news.

Contrairement à CNN, Le Monde a dédié un très long article à sa mort, composé de plusieurs paragraphes qui retracent sa vie. Contrairement aux autres articles, celui-ci à une introduction plus fournie au niveau des informations, qui viennent directement de l’AFP (Agence France-Presse) qui avait obtenu un entretien avec Mounir Thabet, le frère de Suzanne Moubarak.

L’article semble prendre parti pour la politique de Moubarak, en citant dans son introduction les "injustices" qu’il aurait vécu. L’auteur décide de commencer son article en comparant Moubarak à ses prédécesseurs, Anouar El Sadate qui signa les accords de Camp David, et Gamal Abdel-Nasser qui nationalisa le Canal de Suez en 1956. L’auteur continue en racontant brièvement l’assassinat de El Sadate, qui mena Moubarak, vice-président à l’époque, à la présidence.

L’auteur poursuit l'article en parlant de sa jeunesse, et rappelle qu’il est issu d’une famille de "classe moyenne provinciale, conservatrice et travailleuse", ce qui met l'accent sur le mérite de sa carrière. Il rappelle son parcours militaire qui le mène à la présidence. Il souligne aussi l’aide financière que les États Unis apportaient à l’Égypte et son maintien de la paix avec Israël, ces deux faits étant évoqué aussi dans l'article d’Al-Jazeera.


En revanche, l’auteur nous évoque son implication en Afghanistan et le fait qu’il y exilait certains partisans des frères musulmans, contrairement aux autres articles qui se concentrent uniquement sur sa relation avec Israël. C’est le seul article à partager cette information. Il rajoute que l’islamisation du pays s’est organisé par le biais des Frères Musulmans, ce qui n’est pas exact. En effet, durant les années 1960, une grosse vague d’émigration s’est effectué vers les pays du Golfe. Lorsqu'ils sont revenus en Égypte à l’époque de El Sadate, ces émigrés ont apporté avec eux la pensée wahhabite, mais n’étaient pas forcément des Frères musulmans, ces derniers étant une organisation transnationale islamique sunnite qui rassemble la politique et la religion, alors que ces personnes-là sont peut-être religieuses mais ne souhaitent pas forcément une politique islamiste à la tête du pays.

Ensuite l’auteur se focalise sur les affaires étrangères de l’Égypte durant son règne et particulièrement son rôle parmi les pays arabes, notamment le retour de l’Égypte au sein de la Ligue Arabe en 1989, et à nouveau son rôle dans le "processus de paix israélo-palestinien".

Le dernier paragraphe est dédié à sa relation avec les Frères musulmans et à sa chute. L'auteur évoque notamment le terrible massacre de Luxour du 17 novembre 1997. Depuis, les Frères Musulmans ont pris de plus en plus d'ampleur jusqu’à décrocher 88 sièges au parlement en 2005. Cette information est très importante vu que les Frères musulmans ont été fortement impliqués dans la révolution de 2011, mais ce fait reste assez méconnu par l’opinion publique occidentale.


En réalité, la goutte d’eau qui fit déborder le vase est l’introduction de Gamal, son fils, dans la vie politique du pays. En effet, Moubarak avait l'intention de faire une "dynastie" comme celle des Al-Assad en Syrie. Gamal enrichit son entourage tandis qu'une partie du pays tombe dans la pauvreté. L’auteur finit en parlant des événements de 2011, une révolution qui débuta à travers les réseaux sociaux, et son acquittement en 2017 pour les crimes commis durant les 18 jours de révolution en 2011.

Il est aussi intéressant de se pencher sur deux journaux égyptiens, que sont Youm 7 et Al Masry al Yom, cette dernière étant l’une des presses les plus lues en Égypte, marquée par sa liberté d’expression, son indépendance, et sa couverture de sujets variées qui n’intéressent pas la presse officielle.

Celui de Youm 7 fait à peine une page. Il a été écrit avant que l’information soit confirmée : comme le dit l’auteur, c’est à travers des messages de condoléances exprimés par les proches de la famille sur les réseaux sociaux que les journalistes égyptiens ont pu être au courant de sa mort. Néanmoins, elle avait déjà été le sujet de nombreuses spéculations, et dans les dernières années, il a été présumé mort plusieurs fois en raison de sa faible santé.

L’auteur souligne néanmoins deux éléments non mentionnés dans les différents articles cités. Moubarak a démissionné le 11 février 2011 après 18 jours de Révolution. Certes, sous pression, mais de sa propre volonté. En effet, il avait la force, le pouvoir, l’autorité et les capacités de rester en place tout comme Bashar Al-Assad, et de combattre la rébellion. Aussi, l’auteur compare la durée de son règne à Mehmet Ali, qui est considéré comme le fondateur de l’Égypte contemporaine, et qui est une figure appréciée par les égyptiens.

Autre fait qui n’est pas mentionné par les autres articles, c’est le renouvellement de son mandat en 1987, 1993, 1999 et 2005, le dernier étant le résultat d’un changement constitutionnel, ce qui entraîna un questionnement de légitimité sur sa présidence, que ce soit par ses opposants ou son entourage.

L’article souligne que depuis le début des années 2000, l’opinion publique pensait que Moubarak s’apprêtait à céder sa place à Gamal, son fils. Ensuite, l’auteur revient sur les procès de 2011 en expliquant qu’il fut proclamé coupable que pour détournement d’argent et fut acquitté du reste.

L’article de Al Masri Al Yom est quant à lui très court. L’auteur ne prend pas de position, vu que les opinions diffèrent à propos de Moubarak sur le territoire égyptien. Il informe simplement les lecteurs de sa mort, et souligne quelques éléments pour expliquer que l’ancien président était déjà malade et que ce n’est donc pas une mort soudaine, contrairement à ses deux prédécesseurs et à Morsi.


Pour conclure.


Il est possible d'avancer que la totalité des articles non-égyptiens met en avant Moubarak comme étant le gardien de la paix entre Israël et la Palestine. Les articles occidentaux semblent s’orienter vers l’aspect de médiateur qu’incarnait Moubarak, qui serait en fait orchestré par les États-Unis, qui contrôlait la politique étrangères de l’Égypte dans la région.

La quasi-totalité des articles évoquent aussi qu'il était un héros de la guerre de 1973, considéré comme étant une victoire égyptienne, l’Égypte ayant regagné le Sinaï à travers les accords de Camp David qui découlent de cette guerre.

Un autre fait qui n’est pas assez mentionné, est que son fils Gamal était censé hériter du pouvoir. Certes ses rumeurs ont toujours été niées par les Moubaraks, mais c’est un des facteurs qui aggrava la situation le 25 janvier 2011, et qui poussa de plus en plus de personnes à aller manifester dans les rues.

Enfin, il est important de noter que tous les articles occidentaux mentionnent le fait qu’il ait tué 850 manifestants, mais il faut rappeler qu'il n’a jamais été condamné pour cette accusation, ce qui montre un a priori notoire vis à vis de l’ex-président égyptien et de sa politique.

Il est possible d’affirmer que les articles égyptiens sont les plus neutres, et cela s’explique sûrement par le fait qu’ils ne veulent pas créer une polémique politique en prenant un parti, sachant qu'il reste tout de même un personnage controversé.


Nadine Abdel-Hamid

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