Total, milices sud-africaines et groupe État Islamique : que se passe-t-il au Cabo Delgado ?

La France n’est qu’à 600 km et Total a récemment annoncé le retrait de son projet gazier : que se passe-t-il dans la province de Cabo Delgado au Mozambique ?



Selon Olivier Vilaça, géographe résidant au Mozambique et créateur du groupe Olivier Dollfus, “Je crois qu'aujourd'hui personne ne sait précisément ce qu’il se passe à Cabo Delgado". Depuis l’attaque de la ville de Palma par le groupe jihadiste Āl-Šabāb, rattaché à l’État Islamique, dans le Nord Est du Mozambique, ce jeudi 15 avril, la région est au cœur de l’actualité internationale. Le groupe Total a fini par annoncer, ce lundi 26 avril, le gel de son projet gazier pour “cas de force majeure”. Mais le conflit qui fait rage actuellement au Cabo Delgado, la région la plus pauvre du Mozambique située au Nord Est du pays, a de multiples racines et dépasse largement les enjeux gaziers.


Le 24 mars, des groupes armés attaquent la ville de Palma entraînant l’évacuation du site d’exploitation gazier piloté par le groupe français Total. L’attaque est menée par Āl-Šabāb, (“La jeunesse” en arabe), groupe islamique qui a prêté allégeance à l’État Islamique en 2019. Trois semaines plus tard, le 15 avril, le groupe réitère son attaque. Des raids ont également été menés, de manière simultanée, dans des localités environnantes : Mueda et Pundanhar. Mais contrairement à ce qu’ont pu affirmer certaines rumeurs qualifiées de "fantaisistes" par Olivier Vilaça, ces violences n’ont pas pour origine la présence de groupes pétroliers sur le territoire. Les origines de l’essor du groupe Āl-Šabāb étant à la fois sociales, religieuses et économiques.


Un conflit aux racines multiples

Selon un rapport publié en avril 2020 par l’Institute for Peace and Security Studies, près de la moitié de la population mozambicaine vit dans la pauvreté, et la province de Cabo Delgado, où se déroulent actuellement les conflits armés, est la plus pauvre du pays. Le Mozambique est extrêmement corrompu, et est classé 149e sur 180 pays, dans le classement d’indice de perception de la corruption de 2020 établi par Transparency International [1], la principale organisation de la société civile de lutte contre la corruption. En atteste un prêt secret garanti par l'État mozambicain d'un montant de 1,4 milliard de dollars qui a été découvert en 2016 officiellement destiné à des secteurs clés de l’économie du pays tels que la pêche. Ce prêt a été détourné à des fins militaires et de sécurité. L’ensemble de la redistribution du prêt n’a pas été découvert et l'on suppose qu'une partie de l'argent a été détourné en faveur de hauts fonctionnaires du gouvernement. Dans un pays pauvre et corrompu, la jeunesse se trouve donc dépourvue de perspective d’avenir et développe naturellement une défiance envers l’État.


Outre la pauvreté et la corruption, le pays est politiquement instable. Le Mozambique a acquis son indépendance en 1975 suite à une guerre d’indépendance qui a opposé le FRELIMO, le Front de Libération du Mozambique, aux colons Portugais. Deux ans plus tard, une guerre civile a éclaté opposant le Front de Libération à la RENAMO, la Résistance Nationale Mozambicaine. Cette guerre a duré plus de quinze ans, ne prenant fin qu’en 1992. Le Mozambique n’a adopté un régime démocratique qu’en 1994 mais depuis c’est encore et toujours le FRELIMO qui sort vainqueur des élections. Malgré la fin de la guerre civile, les oppositions restent vives entre le FRELIMO, parti au pouvoir, et la RENAMO, à la fois parti d’opposition et mouvement de guérilla. Le conflit qui oppose les deux partis dépasse le caractère politique. Il s’agit plutôt d’un conflit ethnico-politique. Deux ethnies majoritaires cohabitent au Mozambique : les Makoundé, affiliés au FRELIMO, et les Mwani, partisans de la RENAMO.


La pauvreté et l’instabilité du pays ont grandement favorisé l'essor du groupe islamique Āl-Šabāb, né de sectes coraniques qui se sont implantées dans les années 2000 au Cabo Delgado. Rejetés par les courants musulmans locaux mais aussi par le gouvernement, les membres de la secte ont pris les armes. Les premiers faits violents datent de 2015, mais les premières attaques et le début de l’accroissement des tensions datent de 2017 avec les attaques successives de la ville de Mocimboa da Praia. On note une accélération des attaques à partir de 2018, et en 2019, l’État Islamique (EI) mentionne pour la première fois la province avant de revendiquer une des attaques. Ce rattachement a d'ailleurs marqué un tournant dans le modus operandi du groupe mozambicain. Les dernières attaques à Palma trahissent une opération réfléchie et portent la marque des conseils et tactiques militaires du groupe État Islamique.


L’État Mozambicain, affaibli par le terrain complexe et le manque de moyens, semble dépassé par les insurgés ; en témoigne l’appel fait à des groupes privés pour l’aider à faire face au groupe armé. Des mercenaires russes du groupe Wagner ont été impliqués mais se sont rapidement retirés suite aux pertes subies. Depuis février dernier, le Ducky Advisory Group (DAG), une société militaire privée Sud Africaine est présent sur le terrain. Néanmoins, ces soldats ont été accusés d’exactions sur les civils par les ONG sur place. Il est prévu que des militaires américains forment les forces locales. De même, le Portugal s’est engagé à participer à la formation de militaires mozambicains [2].


Un conflit particulièrement violent

Selon les derniers chiffres de l’ONG Armed Conflict Location & Event, plus de 2500 personnes auraient trouvé la mort dans les conflits depuis 2017, dont plus de la moitié seraient des civils. Les conflits ont également provoqué une large vague de migration forcée et selon l’ONU, près de 700 000 personnes auraient été forcées à quitter leur foyer. Ces migrants se tournent notamment vers les territoires voisins comme la Tanzanie et se trouvent dans une situation critique, étant privés d’eau et de nourriture. La situation est aggravée par la pandémie actuelle de Covid-19, les déplacements forcés favorisant la propagation du virus.


Depuis 2012 des gisements gaziers avaient été découverts dans la région du Cabo Delgado et Total a amorcé un mégaprojet d’exploitation. Les récentes attaques ont retardé ces projets et freinent les autres potentiels investisseurs comme ExxonMobil. Il semblerait toutefois que l’attaque de Palma en mars coïncidait par hasard avec la reprise des activités de Total dans la région. On ne peut pas dire de manière certaine que le groupe Āl-Šabāb vise à perturber les activités d’exploitation gazière. En réalité, mise à part une large défiance de l’État et un ras-le-bol de la jeunesse, les motivations du groupe ne sont pas claires.


Il est difficile de prévoir comment la situation va évoluer, mais on peut émettre plusieurs hypothèses. Les insurgés peuvent être contrés par l’État mozambicain à l’aide des différents groupes et pays évoqués précédemment ou le conflit peut s’enliser voir s’aggraver. Il n’est pas exclu de voir une évolution similaire à celle ayant eu lieu en Somalie avec la réclamation des insurgés de créer un nouvel état : le Somaliland. Enfin, le conflit démontre que l’Afrique est bel et bien devenu le nouveau terrain de jeu de l’EI qui y est maintenant largement implanté.


Article rédigé par Nola Byrne