Tribune. L'enfer des femmes est en Europe.

Le 22 octobre 2020, l’avortement devient illégal en Pologne dans 98% des cas. Avant cela il était déjà restreint puisque réservé exclusivement aux cas de danger de mort de la femme enceinte, de grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste et dans les cas extrêmes de malformation fœtale. Désormais cette dernière situation n’est plus considérée comme un motif légal d’avortement. Le Tribunal constitutionnel polonais se félicite désormais de cette mesure, contraignant les femmes à mettre au monde des fœtus atteints de malformations sévères et irréversibles, dont certains ne vivront pas car atteints de maladies graves engageant leurs pronostics vitaux.


L’enfant doit naître quoi qu’il arrive. Quel progrès pour le club des idées rétrogrades. Ses membres crient victoire et s’applaudissent avec leurs mains bientôt tachées de sang de milliers de polonaises. Mais n’amalgamons pas le gouvernement et les Polonais. La Pologne progressiste est dans les rues, les Polonaises répondent infatigablement à leurs bourreaux depuis près de deux mois. Les slogans « I wish I could abort my governement », « Je ne suis pas un cercueil » ou « l’enfer des femmes » sont scandés à travers le pays. Des milliers de mains tendues brandissent des cintres, symbole de la lutte pour l’avortement légal. L’éclair rouge, devenu l’emblème de ce mouvement social est omniprésent, peint sur les visages, dessiné sur les affiches, cousu sur les vêtements, relayé sur les réseaux sociaux, projeté sur les murs des bâtiments.


L’avortement inconstitutionnel

Le gouvernement n’en est pas à sa première attaque frontale à l’égard des femmes. Il récidive. Il avait déjà tenté en 2016 de restreindre l’avortement par la procédure législative classique. Le projet de loi avait été abandonné après avoir provoqué des manifestations d’envergure dans une nation en colère. Depuis, le PIS (parti Droit et Justice au pouvoir) n’a eu de cesse de chercher un moyen de prendre sa revanche sur son peuple frondeur. Quatre ans plus tard, il revient bestialement à la charge.

Cette fois-ci il s’agit d’une décision du Tribunal constitutionnel polonais, l’équivalent du Conseil constitutionnel français. Ce qui veut dire que l’avortement n’est pas seulement illégal, mais inconstitutionnel. La Polonaise qui décide du sort de sa chair est une criminelle. Quant aux « complices du crime », les médecins pratiquant l’avortement, et toute personne encourageant la femme enceinte à y recourir, ils risquent jusqu’à 3 ans d’emprisonnement.


Les étudiants en droit apprennent en première année ce qu’est la Constitution, cette gardienne surpuissante des droits et libertés, cette institution supérieure qui protège les citoyens de son bouclier et qui est si défendue elle-même qu’elle est inattaquable. Les étudiants polonais l’ont bien appris eux aussi. Pourtant, il s’avère que la Constitution est inébranlable en théorie jusqu’au moment où elle ne l’est plus en pratique. Jusqu’au moment où le gouvernement anéantit impunément l’indépendance de la justice en plaçant ses marionnettes en toges à la juridiction suprême. La Constitution devient malléable à souhait quand l’état de droit n’est plus. C’est ainsi que le 22 octobre, le Tribunal (in)constitutionnel (comme l’appellent les manifestants) supprime un droit humain fondamental déjà mutilé en vertu d’une pseudo-morale chrétienne régressive. Toujours au nom du peuple bien sûr. Pour le bien des femmes, parce qu’elles ont tant besoin d’un législateur paternaliste pour leur indiquer le chemin vertueux. Pour qu’elles ne soient surtout pas tentées de ne pas mettre au monde cet enfant qu’elles ne veulent pas, qu’elles ne peuvent pas avoir, qui va naître non viable.

Un féminicide d’Etat

Cela fait des décennies que l’on sait que l’interdiction de l’avortement ne le supprime en rien, mais le rend plus dangereux, et que pratiqué clandestinement, il tue des milliers de femmes chaque année. Une telle mesure n’est dès lors qu’un féminicide d’Etat. Un attentat prémédité des gouvernants sur les gouvernées. Un tournant fasciste.

Un terme fort auquel la sémantique consent puisque le fascisme dans son acception large, se définit comme une attitude autoritaire, arbitraire, violente et dictatoriale imposée par quelqu’un à un groupe quelconque. Description plutôt fidèle de la situation. Si tenté que l’on puisse parler des femmes comme d’un « groupe quelconque », alors qu’elles ne sont même pas une minorité, pourtant oppressées avec force.


En 2020, la moitié d’une nation européenne voit ses droits les plus fondamentaux évincés, balayés, supprimés et les Français sont à peine au courant. Vous autres, n’avez surement aucune idée ou une connaissance anecdotique de ce qui se passe en Pologne depuis 5 ans parce que l’Europe de l’Est n’intéresse pas les médias français. Quasiment aucun JT n’a relayé la situation de la Pologne au bord de la guerre civile idéologique. Vous ne savez peut être pas, que depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement polonais sape les droits fondamentaux, la démocratie, l’indépendance de la justice et des médias, les droits des femmes, qu’il harcèle et fait massacrer par la haine de ses discours la communauté LGBT+. Communauté qui n’en est même pas une à ses yeux, mais une idéologie dangereuse à combattre.


Face à l’ampleur des manifestations réunissant des milliers d’indignés à travers le pays, le chef du parti, celui qui tire véritablement les fils de la politique nationale, le gouvernant officieux, Jaroslaw Kaczynski, a été contraint de réagir. Il a été très clair dans son allocution solennelle. D’après lui, « il s’agit d’une attaque qui a pour but la destruction de la Pologne et de la nation polonaise. Défendons la Pologne, défendons le patriotisme ». Les libertés d’expression et de manifestation semblent avoir du plomb dans l’aile, elles aussi. Par ailleurs, une députée aurait spontanément tweeté que : « L’avis de droguées, prostituées et meurtrières d’enfants n’aura aucune incidence sur les décisions prises », avant de clamer s’être fait hacker son compte. Enfin, la députée Kaja Godek, fervente militante pro-life et porteuse de ce projet soutient avec conviction que l’avortement libre n’est autre qu’une pratique eugénique hitlérienne. Voici un échantillon de propos charmants qui irriguent la sphère publique et médiatique polonaise. La propagande est très assidue depuis quelques temps. Il n’est pas rare de voir devant les collèges et lycées, un mini-bus présentant des images sanglantes et morbides de fœtus démembrés. Mon propre frère en a été plusieurs fois témoin devant son lycée à Varsovie.


J’en suis malade, je ne reconnais pas mon pays, celui où j’ai grandi, ma Pologne. Vous n’y verrez peut être qu’un fait divers de l’actualité internationale. Peut-être que vous vous trouverez affligés le temps de cette lecture. Mais c’est en Europe que ça se passe, le continent des droits de l’homme. 1600 kilomètres entre Paris et Varsovie, 2h de vol. Des années lumières d’écart en matière de droit des femmes. Un recul orchestré avec succès par le PIS, recul qui n’a paradoxalement pris que 5 ans.

Le catholicisme conquérant au 21e siècle

Non, il s’avère que l’Europe de l’Inquisition n’est pas qu’un chapitre antédiluvien de notre histoire. Non seulement la laïcité est fermement refusée à la Pologne par le pouvoir actuel, mais l’Eglise s’accroche avec hargne à la place qu’elle s’est faite dans les politiques publiques polonaises. Elle reçoit par millions l’argent du contribuable et influence un grand nombre de décisions. Le fondamentalisme religieux sévit là où on ne l’attend pas. Il existe en Europe, il y bat la forme, infeste un pays aux aspirations progressistes méthodiquement étouffées. S’il y a un domaine sur lequel l’Eglise ne fera pas de concessions c’est bien le contrôle de la sexualité. La Polonaise n’a pas le droit de céder à la démagogie occidentale. L’institution ecclésiale est là pour lui rappeler son rôle de poule pondeuse de la nation, de vache laitière de la démographie. Non, il ne s’agit pas du dernier épisode de La Servante écarlate, cette dystopie à succès née de la plume de Margaret Atwood et adaptée en série, dans laquelle la femme n’a plus qu’une fonction reproductive. Pourtant l’épisode polonais n’est ni sur Netflix, ni aux infos, alors que la saison macabre démarre dans l’indifférence générale des médias européens.


Seulement l’Eglise, contrairement à la Constitution et aux femmes, est bien protégée, elle. Quand des manifestants ont fait irruption dans les églises pour protester pacifiquement à l’aide de pancartes et de slogans, c’en a été trop pour Mr. Kaczynski qui a immédiatement adopté une posture martiale : « J’appelle nos concitoyens et partisans à défendre les églises polonaises et ce à tout prix ». Il a par la suite précisé que « l’ordre moral dont l’Eglise est dépositaire est le seul système moral connu en Pologne, son rejet c’est du nihilisme ». C’est d’ailleurs cette armée de nihilistes qui n’a pas manqué d’exaspérer le clergé, en manifestant contre son immixtion dans leurs droits fondamentaux. Un des prêtres dont la messe a été perturbée, s’en est trouvé si confus, que la cohérence de ses convictions en a été sévèrement altérée. Il s’est en effet exclamé à l’endroit des manifestantes « excusez vous auprès de vos mamans qu’elles ne vous aient pas raclé de leurs ventres ! ».


Quand cela s’arrêtera-il ? Pourquoi oppose t’on toujours moralité et progrès ? Pourquoi cette résurgence de mépris et violence à l’égard des femmes ? Française, je demande à mes compatriotes de s’indigner quand nos sœurs de l’Europe de l’Est se font voler leurs droits. Polonaise, mon cœur saigne, mais je dis à mes sœurs qu’aucune dictature ne dure éternellement, nous sommes déjà dans les rues et nous n’en partirons pas. Femme, j’emprunte ces paroles de Simone de Beauvoir pour interpeller toutes les autres : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devez rester vigilantes votre vie durant ».

Tribune rédigée par Victoria Brierre