Urgence climatique et écologique : les défis de l’industrie textile.



L’industrie textile est l’un des secteurs les plus polluants au monde.

Le textile est considéré comme le cinquième plus grand secteur émetteur de gaz à effet de serre au monde. Selon la fondation Ellen McArthur, les émissions de gaz à effet de serre (GES) de la production textile se sont élevées à 1,2 milliard de tonnes de CO2 en 2015, soit 21 de plus que celles de l'ensemble des vols internationaux et du transport maritime confondus. Mais au-delà de la pollution atmosphérique, l’industrie textile détruit massivement la biodiversité et consomme à outrance des ressources naturelles telle que l’eau douce. Elle constitue le troisième plus gros secteur consommateur d’eau au monde. La fondation révèle également dans un rapport de 2017 que 93 milliards de mètres cubes d’eau sont employés chaque année par l’industrie textile.

En plus d’une consommation excessive d’une ressource pourtant rare, l’industrie textile provoque une forte pollution des cours d’eau, des océans et des sols par la production et le lavage des matières ou vêtements. L'industrie textile repose principalement sur des ressources non renouvelables comme le pétrole pour produire des fibres synthétiques, des engrais pour la culture du coton et des produits chimiques pour produire, teindre et laver fibres et textiles. Plus de 1 900 produits chimiques tels que des acides, des cires, des graisses, des sels, des liants, des épaississants ou encore de l'urée, sont utilisés dans la production de vêtements, dont 165 sont classés par l'UE comme dangereux pour la santé ou l'environnement. Selon le rapport Pulse of the Fashion Industry 2017, la teinture peut nécessiter jusqu'à 150 litres d'eau par kilogramme de tissu et, dans les pays en développement, où la majeure partie de la production a lieu et où la législation environnementale n'est pas aussi stricte que dans l'UE, les eaux usées sont souvent rejetées non filtrées dans les cours d'eau. Le rejet des eaux usées textiles très colorées affecte gravement la fonction photosynthétique des plantes. Enfin, ces eaux usées peuvent également être mortelles pour certaines formes de vie marine en raison de la présence de métaux et de chlore dans les colorants synthétiques. À titre d'exemple, 20% de la pollution industrielle des eaux dans le monde est imputable à la teinture et au traitement des textiles, selon la fondation Ellen MacArthur.


Le lavage des vêtements, quant à lui, libère un demi-million de microfibres dans l'océan chaque année, tels que le polyester, le nylon ou l'acrylique, soit l'équivalent de 50 milliards de bouteilles en plastique. Plus du tiers (35 %) des microplastiques rejetés dans les océans viendrait du lavage de textiles, selon l’organisation environnementale l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), où ils mettront des centaines, voire des milliers d’années à se dégrader [1].

Toujours selon la fondation MacArthur, la quantité de microfibres plastique rejetée dans l'océan entre 2015 et 2050 pourrait s’élever à 22 millions de tonnes. Ces mêmes fibres ont été retrouvées dans des poissons et fruits de mers destinés à l’alimentation humaine, dans le sable de certaines plages d’Indonésie notamment, et même piégés dans la Banquise. A l’impact environnemental très néfaste du rejet de fibres dans l’océan s’ajoute donc un risque pour la santé humaine. Les vêtements neufs sont ceux qui libèrent le plus de microfibres lors du lavage en machine. Que ce soit par leur production ou leur entretien, ces textiles toujours moins durables et issus de la production de masse provoquent une forte dispersion de microfibres textiles. Une étude de l’université de Plymouth réalisée en 2016 montre qu’une machine de 6 kg de linge synthétique libérerait une centaine de microgrammes de plastique. Les alternatives aux matières textiles synthétiques impliquent d’autres problèmes environnementaux, la production de coton, par exemple, nécessite de grandes quantités d’eau et de pesticides.


Réduire drastiquement la pollution issue de l’industrie textile devient donc un enjeu majeur et urgent pour lutter notamment contre le réchauffement climatique. Les grandes enseignes de textile sont particulièrement ciblées par les critiques d’un mode de production de masse, peu régulé et aux conséquences dramatiques pour l’environnement. Beaucoup de possibilités ou alternatives ont été mises en lumière par différents acteurs pour repenser la production de vêtement, mais aussi notre consommation. Quelles alternatives peuvent donc être avancées pour limiter la pollution liée à la production textile ?


Quelles alternatives ?

En 2013, l’effondrement de l’usine textile Rana Plaza au Bangladesh faisait plus de 1100 morts parmi les ouvriers présents dans le bâtiment. Cette tragédie fut particulièrement relayée dans les médias occidentaux, du fait de l’implication des plus grandes marques internationales telles que Mango ou H&M. L’incident avait révélé au grand jour les pratiques liées à la fast-fashion, autrement dit la production textile de masse peu éthique des grands groupes, qui proposent toujours plus de vêtements, moins durables, mais aussi moins chers. Afin de redorer leur image et de s’adapter à la demande, de nombreuses grandes enseignes ont par la suite lancé des collections dites « durables » ou encore « éthiques ». Mais comment faire la distinction entre le greenwashing de certaines compagnies et les réelles alternatives écoresponsables ?


Les labels sont des gages de qualité en termes de production écologique et éthique. Ils existent aussi bien pour les produits alimentaires, la cosmétique, ou le textile.

GOTS est l’un des labels les plus réputés, il atteste que la fabrication de vêtements respecte les normes écologiques et l’utilisation de coton bio, consommant moins d’eau et sans pesticide. On retrouve également des labels concernant le recyclage, tel que le GRS. Le produit labellisé est fabriqué avec au minimum 50% de matériaux recyclés. Ces labels vérifient la conformité des produits grâce à des contrôles externes réalisés par des institutions indépendantes, limitant ainsi le green washing. Ils permettent donc aux consommateurs d’avoir en un coup d’œil sur l’étiquette la certitude que le produit répond à des normes précises en termes d’environnement et d’éthique.


Certaines critiques ont néanmoins été émises à leur égard. Le manque de coordination et la compétition entre les différentes certifications pourrait s’avérer contre-productif, particulièrement avec l’accroissement du nombre de labels. Il est également difficile de quantifier et de mesurer les externalités environnementales, autrement dit l’impact de la production textile sur l’environnement de chaque entreprise, afin ensuite de les comparer. Ils font par ailleurs partie intégrante du système capitaliste actuel, en s’y adaptant sans le remettre en question. C’est là une autre critique faite aux labels, ils ne participent pas réellement à un changement radical et profond en termes de production et de consommation comme le souhaiteraient certains écologistes.


Les matières éco responsables sont une autre manière de diminuer la pollution issue de la production textile. Pour rappel, la production d’un tee-shirt nécessiterait en moyenne l’équivalent en eau de 70 douches (38 litres d’eau environ par douche). Le lin, par exemple, est un tissu nécessitant peu d’eau et peu d’énergie pour sa croissance, tout comme le coton organique qui permet de réduire de 80% la consommation d’eau pour sa production comparée à un coton classique. Certaines matières comme l’Econyl ont plus récemment vu le jour pour combiner nettoyage des océans et production textile durable. Il s’agit d’une fibre de nylon 100% recyclée et recyclable, fabriquée en partie à partir de déchets plastiques issus des océans comme les filets de pêche. Ce tissu émettrait 80% moins de gaz à effet de serre lors de sa production que du Nylon vierge. Un maillot de bain en Econyl ne nécessite pas de produire plus de nylon, mais simplement de recycler le plastique présent dans les océans. Il répond ainsi à un double enjeu, la pollution plastique, et le réchauffement climatique provoqué par l’émission de gaz à effet de serre.


Malheureusement ces tissus sont loin d’être la norme dans le monde de la production textile. De plus, le recyclage du plastique est un phénomène complexe, qui implique aussi un certain nombre de désavantages. Par exemple les vêtements issus de déchets plastiques en provenance des océans sont souvent composés de plusieurs types de matières, et difficilement recyclable par la suite. Le lavage de ses vêtements issus du recyclage plastique provoque d’ailleurs toujours le dispersement de micro plastiques dans les océans. Cela peut donc apparaitre comme un déplacement du problème, plus qu’une solution durable et applicable à grande échelle.

Par ailleurs, les efforts faits par les marques pour limiter leur impact environnemental sont globalement guidés par la nécessité de s’adapter à la demande des consommateurs, afin d’accroître les ventes. Or sur les gigantesques marchés chinois ou indiens par exemple, les consommateurs dans leur globalité ne se préoccupent que peu de la pollution engendrée par l’industrie textile. C’est également le cas dans les pays occidentaux, même si l’on observe une certaine envie de mieux consommer, et le développement progressif d’alternatives. La fast-fashion est donc un cercle vicieux, les marques proposent toujours plus de vêtements peu durables et polluants, les consommateurs achètent de plus en plus et portent les vêtements de moins en moins longtemps. En Chine, le nombre de fois ou les habits sont portés serait passé, en 15 ans, d’un peu plus de 200 à 62 fois.

Cette mode « jetable » se caractérise par un fort gaspillage vestimentaire. A titre d’exemple, un ménage belge jette en moyenne 12kg de vêtements par an selon l’association Oxfam.

L’achat de vêtements de seconde main et vintages permet d’éviter en partie ce gaspillage. Certaines plateformes en ligne se sont développées pour proposer aux consommateurs de revendre et d’acheter des vêtements de seconde main. Cela ne résout pas la question de la durabilité des vêtements issus de la fast-fashion, mais permet d’échanger des vêtements que l’on ne veut plus contre de nouveaux sans accroître la production massive de textile. Ces ventes se font également majoritairement au sein de communautés locales et limitent donc la pollution liée au transport.


La mode dite vintage fonctionne globalement de la même manière, à la différence que les vêtements dits vintages sont anciens. Ceux-ci sont souvent beaucoup plus durables puisqu’ils sont supposés avoir été conçus avant l’essor de la mondialisation des années 2000, et donc avoir résisté à plusieurs décennies. Au lavage, ils libèrent beaucoup moins de microfibres synthétiques que des vêtements neufs, et donc permettent de limiter la pollution des océans. Cela permet également d’acheter des vêtements moins coûteux, sans qu’ils participent à l’accroissement d’une production textile ne respectant pas de normes éthiques et environnementales. La tendance de l’upcycling ou surcyclage s’est également développée récemment, avec même certaines marques de luxe revendiquant des créations « inédites » issues de l’upcycling. Ce concept consiste à réutiliser des vieux vêtements ou objets, ou encore des chutes de tissu pour en faire de nouveaux, afin de leur donner une seconde vie, et une nouvelle valeur.


Il existe donc différents moyens de limiter notre consommation de vêtements issus de la fast-fashion, pour ainsi pousser les grandes marques à adapter un mode de production plus durable et respectueux de l’environnement. La notion opposée de « slow-fashion » avait déjà été évoquée en 2007 par Kate Fletcher, professeur de développement durable à l'Université des Arts de Londres, pour désigner une mode éthique et durable, plus respectueuse de l’environnement et des travailleurs. La slow-fashion combine les bonnes pratiques des marques avec un mode de consommation plus raisonnée de leurs clients. La forte productivité et la quantité laissent place à une production plus lente, de qualité, avec des matières premières durables ou issues du recyclage.

Au-delà de consommer mieux, il faut donc d’abord consommer moins, si l’on souhaite se diriger vers une baisse drastique de la pollution découlant de la production textile.


Article rédigé par Paula Grimaldi

BD réalisée par Laetitia Dedieu